Qui est lidiot ? Un ignorant, bien sûr, mais aussi un guide. Il se place
entre la caméra et les acteurs, et nous donne à voir le monde. Comme dans les tableaux
de lâge classique, aux visages si expressifs, cest dans une circulation des
regards que se construit le sens. Lidiot regarde une personne qui en regarde une
autre, qui elle-même
Lil est le point de départ de toutes les lignes
architecturales de la composition. Cest par lui que se parcourt pas à pas
lensemble de la scène. Il lexplore. Et ce qui lui aurait paru confus
sil nen avait eu quune vue générale séclaire dune
évidence presque mathématique.
Deux surs, deux
frères ; lune est la fiancée triste de lun, lheureuse maîtresse
du second ; lautre est lamante insatisfaite du premier. Chacun ignore les
agissements amoureux et inavouables du parent ou du conjoint, et senferme dans ses
erreurs passées. Témoins privilégiés, nous découvrons ainsi un banal marivaudage se
jouant dans le secret et lamertume. Extérieurs à ce nud gordien, nous
sommes, avec lidiot, les seuls à être investis domniscience. Cette
connaissance, pour jubilatoire quelle soit, namène cependant aucune vanité.
Elle est neutre. Dans ce chassé-croisé contemporain, librement adapté de Dostoïevski,
nous sentons quun regard peut contenir autre chose que du désir. Lidiot est
aussi celui qui ignore, il méconnaît ou a oublié la curiosité, la jalousie et la
haine. Sa manière de voir constitue alors une alternative à lhabituel regard
occidental. Elle est autre, singulière ; elle attire et révulse à la fois. Je sais
que je suis dévoilé à ses yeux, je suis mis à nu, mais cet involontaire aveu ne
mapporte rien ; il me met juste en face de mon mensonge, sans résolution ni
catharsis.
Le film de Sasa Gedeon
réussit à capter cette lueur presque enfantine de lil. A laide de
prismes et de mises en abîme, il en révèle la dimension déstabilisatrice, celle qui
pousse au questionnement et au retour sur soi : Comment monter ou descendre du train
en marche ? Comment revenir sur un choix dont on est devenu lesclave ? Et pourquoi
ne puis-je quitter lun, que je naime plus, pour lautre, qui me désire
réellement ? Au milieu de ces ruminations morbides, lidiot savance,
accompagné dune ritournelle obsédante de délicatesse. Ce qui aurait dû être une
tragédie du quotidien, il la transforme en comédie guillerette par la seule grâce de
son regard et de ses gestes innocents. Et cest cette atmosphère gaie et
mélancolique, à la petite musique si précieuse, qui nous fait espérer en la sortie
prochaine de Indiaské léto, premier film de ce cinéaste tchèque, réalisé en
1995.
M.Merlet |