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Un
cinéma de l'éclosion
Anne-Marie
Miéville est la femme de Jean-Luc Godard. Tous les savants cinéphiles
le savent. "Alors… c'est du Godard ?" me demandaient-ils quand
je leur faisais part de mon émerveillement un peu naïf, vous
savez, avec ce léger air supérieur de ceux qui sont dans la
combine, qui sauraient ce que serait "du Godard"...
Non, pas du Godard, ni du Miéville, ni du post-nouvelle-vague
d'ailleurs, juste un film juste selon la formule consacrée,
c'est à dire un film sans étiquettes, sans a-priori, qui déroule
le fil d'une pensée sincère.
Après
la Réconciliation n'est, on s'en doutera, pas un film de
boulevard sur le "rabibochage" d'un couple. Il s'agit, avant
tout, des mots, d'un temps privilégié pour s'attarder sur leur
sens, sur le sens de l'amour qui va du bonheur au malheur, de
l'innocence - in-nocer - vers l'habitude.
Mais d'abord, le dispositif, le cinéma, car Miéville est une
cartésienne et si l'on parle -de surcroît d'amour- on ne filmera
pas une discussion au hasard de bâtons rompus. Dans un développement
en trois parties, la réalisatrice nous livrera donc une introduction
au grain digital, un développement romantique teinté d'humour,
et une conclusion en forme de …re-conciliation.
Le
pré-générique apparaît dans des images apparemment libres de
tout fil conducteur ; erreur. Discrètement, la caméra DV
à l'épaule, Anne-Marie se promène dans sa vie quotidienne, se
pose sur des enfants qu'elle connaît et qui continuent leur
vie devant l'objectif, s'arrêtant un instant, la mine dubitative
sur les questions de la réalisatrice. Leurs sourires ingénus
en disent long : " il faut que je finisse mon dessin, je ne
sais pas quoi répondre à ta question car mes mots sont devant
toi, je suis entièrement discours car je suis l'innocence et
je n'ai pas de masque. " Voilà la forme que pourraient avoir
leurs mots, le tout résumé dans un éclat de rire, une partie
de chatouilles et un regard en forme de " bah… quoi ? ". Mais
les adultes n'ont plus cette conscience ni ce rapport à l'évidence
de l'expression, il sera donc question de mots.
Et puis, comme dans toute bonne introduction, il y a le dispositif,
le cinéma, les gros plans qui cherchent la nature du grain de
la peau et les artifices possibles et charmant. Les costumes
par exemple. Et la petite fille de virevolter dans sa belle
robe de princesse. Au milieu de tant de vie, s'attarder sur
la précision, le détail, comme une Agnès Varda dans Les Glaneurs
et la Glaneuse. Capter des images et les agencer pour mieux
les donner à voir : tout l'art du montage et de la mise en scène,
figurer la querelle des mots par un duel au fouet sur une piste
de cirque, comme si les mots allaient devenir aussi périlleux
que la piste aux étoiles. " Ne faites pas confiance au conteur,
faites confiance au conte " nous prévient la réalisatrice.
La
discussion est-elle grave ? Au milieu d'une allée de campagne
bordée d'arbres majestueux, les deux femmes discutent. L'une
habillée comme au temps de Voltaire, l'autre, Miéville, n'a
pas de costume. Nous sommes dans la dispute XVIIèmiste, les
mots et le langage, donc, au milieu d'une nature un peu gouvernée.
L'amour, le bonheur… Pas d'emphase, ou plutôt, puisqu'il faut
être juste, pas trop. Les acteurs sont émouvants de sincérité,
surtout Godard et la volubile Claude Perron qui insuffle une
urgence, une vie toujours sur la brèche, un discours en perpétuel
danger de blesser.
Toujours les mots, le poids de l'écrit dans le film, les romans
ayant un droit d'asile dans le plan, les auteurs cités, les
formules si précises qu'elles font penser aux écrits de Nathalie
Sarraute. Si l'autre, l'amour quotidien, m'est connu depuis
longtemps, si pourtant je ne le connais pas, je garde l'envie
de toujours le connaître, avoue Miéville. Ainsi l'amour échappe
aux définitions préconçues. Dans une épreuve, une résistance
au quotidien, il se révèle après la réconciliation, dans une
infinie beauté. Alors advient la clémence involontaire et le
regard bienveillant et amoureux. Après le laisser-aller des
désespoirs du sens perdu, une promesse d'amour brillante...
Anne-Laure
Bell
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