|
Les Dents de lAméricain
Une mare de sang étalée sur une surface blanche. Des yeux qui vous scrutent. Aucun désir, aucune vie, seulement un regard. La mort blanche a pour nom Bateman,
Patrick Bateman. De taille moyenne, athlétique, élégant. Le terme de Golden boy est largement mérité. Il sévit sur la ville tel le Méphisto de Faust abattant ses
sombres pensées. "American Psycho" est un film ambigu mais terriblement charismatique qui nous aide à mieux comprendre la paranoïa du cinéma actuel.
Adapté dun roman sulfureux
de Bret Easton Ellis qui défraya la chronique littéraire, "American Psycho" fait du mal car il reflète exactement le désir de concurrence
qui sévit dans notre société. Tout comme chez Houellebecq, le sexe est la représentation du pouvoir.
"Tout art est sexe", disait Henri Gaudier, ici ce sont la détermination et la réussite qui sont les deux pôles attracteurs du pouvoir et de la sexualité.
Sil est à la portée de tous,
"American Psycho" ne fait cependant pas de concession. Il échappe dabord à cette catégorie de films au visuel dégradant et aux propos
ambigus. Lauteur préfère suggérer que de montrer, donnant un aperçu de ce quaurait pu devenir Bateman dans les mains dun tâcheron. Une scène, une seule,
résume ce que le cinéma doit être actuellement. Bateman sort dune boîte de nuit. Il se retrouve dans une rue animée. Il aperçoit une belle et grande femme,
distinguée, se baladant avec son chien. Nous connaissons la scène. Il la
rejoint puis lobserve. Celle-ci en fait de même. Ce doux regard croise celui dun ange,
lange des maudits. Bateman sourit. La séquence est terminée. Le plan suivant nous montre Bateman dans son bureau, prenant un malin plaisir à jouer avec un
collier. Celui de la jeune femme ! Ce plan ne dure pas plus de cinq secondes. Quelques instants pour que nous comprenions ce qui sest réellement passé cette
nuit-là. Cette progression dans lhorreur est mille fois plus convaincante que la scène finale du
Sixième sens ou bien du dernier
Craven.
En sortant de la projection, jai tout de suite fait le rapprochement facile ? avec le dernier Kubrick.
"Eyes Wide Shut" est une uvre illusionniste sur lamour et lenvie dêtre aimé. Dans
"American Psycho", le protagoniste ne sait plus ressentir car il ne croit plus en lamour. Pourquoi donc avoir mentionné Kubrick ? Tout
simplement pour la matière narrative. La construction scénaristique est basée essentiellement sur limprovisation. Nous ne savons jamais où Bateman nous conduit.
Car lui-même suit ce que le Destin veut quil suive. Bateman est un jouet, un pantin contrôlé par la faune citadine, par son entourage et par la médiocrité et la
bassesse de la ville dans laquelle il se trouve. En terme plus explicite, sil est devenu ainsi, cest en partie à cause de ses collègues et concitoyens, de cette
concurrence acharnée et vaine.
Chaque plan est une partie de cache-cache avec Bateman. Durant le film et ce par lintermédiaire de personnages tous plus ou moins étranges, nous avons
limpression dêtre perpétuellement en porte-à-faux avec la réalité. En arriver à une telle dramaturgie dans la mise en scène est synonyme de perversion. Mary
Harron réussit à créer une atmosphère particulièrement centrée sur limaginaire de son personnage principal. Ce quil croit être, nous le voyons sur lécran. Moins torturé quOzon et ses
Amants criminels, beaucoup plus fin et plus intelligent que David Fincher et son
Fight Club, "American Psycho" est une uvre dérangeante
et, par conséquent
vitale !
Samir Ardjoum
lire aussi :
"American
Psycho", le livre |