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avec Allociné

Beat Takeshi
Kitano acteur

Aniki, dès la première image...

Si l'on me demandait de ne retenir qu'un plan du dernier film de Takeshi Kitano, Aniki mon frère, je choisirais sans hésiter le premier : un homme, debout, en gros plan, portant costume noir et lunettes de soleil, reste immobile devant l'aéroport de New-York. Si ce plan me semble important c'est qu'il donne au spectateur toutes les clefs pour décrypter parfaitement l'ensemble du film.

A première vue, ce n'est qu'un plan comme les autres. Mais ce que le spectateur ne sait peut-être pas (si c'est le premier film de Kitano qu'il visionne) c'est que l'homme qui se tient devant lui et qui le regarde fixement n'est autre que Beat Takeshi (Kitano). De par son allure et son attitude, il nous rappelle fortement les personnages de Jugatsu, Sonatine ou Hana-bi. Le réalisateur japonais utilise donc un code visuel (une posture, une grimace, un tic) qui parle au spectateur et le renvoie à une personnalité qu'il connaît bien : nous reconnaissons cet homme, ce yakusa (flic violent dans certains films) qui véhicule toujours avec lui rire et violence, amour et mort.

Kitano, avec ce simple plan, replonge le spectateur dans son univers cinématographique si singulier. Mais en le mettant en scène devant un aéroport américain, il le transpose dans un nouveau lieu d'action. Voici ce personnage dans un monde qu'il ne connaît pas, dans un milieu qui lui est étranger, et par-dessus tout dans une nouvelle culture : son personnage yakusa, mafieu japonais, débarque aux Etats-Unis. Et par un subtil jeu de miroir, Kitano le cinéaste, également interprète principal de la plupart de ses films, semble nous dire : "Je débarque aux Etats-Unis".

Ce premier plan est également capital justement parce qu'il ouvre le film. Kitano aurait très bien pu commencer son récit en nous montrant les raisons qui ont poussé cet homme à quitter le Japon. Mais il préfère mettre en ellipse toute cette partie du film pour ne nous montrer que l'essentiel : son arrivée aux Etats-Unis. Son histoire n'a que peu d'importance et Kitano nous la dévoilera par petits bouts, des flash-back judicieusement amenés. Le sujet principal du film, le message qui intéresse le metteur en scène, est bel et bien l'arrivée de cet étranger sur le territoire américain. Et c'est bien ce que veut nous dire Aniki en regardant ainsi droit devant lui : "JE débarque aux Etats-Unis."

Le thème du film n'est donc pas centré sur ce personnage (puisque son histoire ne nous intéresse pas au premier abord), mais bien sur son intégration dans une culture étrangère. Comment ce personnage que nous connaissons, ou plus exactement que nous devinons, va-t-il s'adapter à ce nouveau milieu. C'est avec un regard sociologique que nous observons cette expérience, sorte de documentaire scientifique presque malsain. Il est évident que cet homme n'est pas à sa place dans ce nouveau monde. Pourtant nous, spectateurs, sommes excités et intrigués par cette curieuse situation. C'est sur ce point qu'insiste le premier plan du film en associant deux éléments précis : le personnage d'Aniki et l'aéroport américain. ("JE débarque aux ETATS-UNIS.")

Kitano joue véritablement avec le spectateur dans ce premier plan. En effet, le physique de son personnage nous est familier. C'est la même silhouette de clown triste qui hante tous les films du réalisateur japonais. Ce personnage tisse donc un lien visible entre chacune de ses œuvres. Mais ce dernier long métrage a ceci de différent avec les précédents que son action se déroule dans un nouveau décor : la ville américaine. Kitano mixe les deux cultures pour faire un film métisse qui n'arrive jamais à revendiquer ses origines.

Car ce long métrage est bien une œuvre atypique dans la filmographie déjà impressionnante de l'auteur. De Violent Cop à L'été de Kikujiro, en passant entre autre par Jugatsu, Sonatine ou Hana-bi, Kitano n'a cessé de travailler et de faire évoluer son cinéma. Rares sont les cinéastes qui s'interrogent à ce point sur ce que représente le septième art et sur son évolution vers la quintessence de la création artistique. L'œuvre de Kitano a terriblement évoluée. Tous ses films tournent autour du même sujet, pas un seul pourtant, ne ressemble à celui qui le précède. Jusqu'à cet Aniki mon frère, film à l'esthétique éculée, à l'écriture prévisible et à la mise en scène en panne d'inspiration. Est-ce pour autant une rupture dans un processus de création parfaitement organisé ? Kitano ne décide-t-il pas plutôt de travailler sur autre chose ? De redéfinir aujourd'hui le rôle jusqu'alors attribuer à son cinéma.

La principale différence entre l'art occidental et l'art japonais réside dans l'expression et la matérialisation de l'émotion. Là où le cinéma américain et européen fait pleurer le spectateur à grands coups de tirades et de musique symphonique, le cinéma oriental, et ici japonais, n'utilise que les regards et les silences. La brièveté du discours et la neutralité du ton caractérise l'art japonais, aussi bien en littérature qu'au cinéma. Les films de Kitano sont des films Haïkus, qui montrent peu pour exprimer beaucoup. Avec Aniki mon frère, le cinéaste s'est interrogé sur sa façon de faire des films, et sur la manière qu'a le public de les recevoir. Conscient de ses différences avec les occidentaux, Kitano aurait pu appeler sa dernière réalisation "De l'expression de l'émotion", tant son discours semble s'approcher de l'essai cinématographique. Son personnage ne connaît pas un mot d'Anglais. Il reste donc quasiment muet tout au long du film, contrairement aux personnages américains, comme celui interprété par Omar Epps, qui ne cessent de parler. Pour preuve, la dernière séquence du film, où l'acteur américain au volant de sa voiture pleure son compagnon japonais assassiné quelques minutes plus tôt. Ses jérémiades, déclamées sans retenue, sont insupportables et jouées sans subtilités.

C'est la différence de deux cultures que met en scène Kitano dans son dernier film. Pour la première fois, il ne se contente pas de raconter une histoire ou de présenter des personnages. Dans Aniki mon frère, tout ceci n'a que peu d'importance. Seul compte le discours, seul importe l'interrogation soulevée par l'auteur. Dans ce sens, Kitano fait un nouveau travaille de cinéaste, très proche (dans le principe et non dans la forme) des films de la Nouvelle Vague française. Une seule image (la première !) et tout est dit : l'homme muet, immobile, qui nous regarde fixement derrière ses lunettes noires, nous observe, sonde nos habitudes et nos comportements. Une histoire de différence, une histoire d'homme qui nous est contée par un sociologue silencieux et observateur. Kitano d'ailleurs n'hésite pas à nous inviter à en faire de même. C'est par l'observation et l'étude que l'on perce les mystères. Et comme il le fait dire à un grand-père nippon à la fin de son film : "Vous les Japonais, vous êtes si impénétrables !".

Jonathan Lecarpentier