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avec Allociné

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In the Mood for Love
Réal.: Wong Kar-wai
Avec: Maggie Cheung, Tony Leung Chiu-wai, Rebecca pan, Lai Chin. 
France/Hong-Kong, 2000, 1h40.


Comme un regret...

Hong-Kong, 1962... En ce temps-là, on ne trouvait ni portable ni ordinateur, seulement, déjà, des postes de télévision et des téléphones. L'époque n'était pas encore vouée à la surveillance généralisée, à cette permanence du lien qui de nos jours amènent les gens à toujours être en contact. C'est dans ce contexte préservé qu'un homme et une femme vont se croiser et s'aimer. Ils vont se voir, se parler, sans pour autant consommer leur passion, pendant que leurs conjoints s'unissent dans l'adultère. Qu'est-ce qui les empêche de faire de même? Pourquoi ne jouissent-ils pas, eux aussi, de la chair? Peut-être parce que leur relation, tournée vers l'arrière, aspire à autre chose, à des sentiments révolus, hérités d'un temps plus chevaleresque. 

Leur histoire inspire la perplexité. Elle met en abîme notre regard, comme deux miroirs posés vis-à-vis dessinent d'infinies lignes de fuite. Eux c'est nous, et nous c'est eux. En cette fin de siècle, nous sommes les témoins d'une romance du passé qui est elle-même figée dans le souvenir d'un âge éloigné et idéalisé. Cet homme et cette femme désirent nouer une relation qui ne serait pas entachée par la banalité du présent. Et, face à eux, nous prenons conscience que nous nous trouvons dans une situation similaire: nous assistons à des gestes et des paroles que le temps a peut-être déjà dévorés. Dès lors, nous nous interrogeons : Comment ce film sera-t-il reçu dans cinquante ou cent ans? Cette distance, suggérée par l'œuvre, qui sépare 1962 de l'année 2000, sera-t-elle encore perceptible ? Se sera-t-elle estompée ? Ces questions n'attendent pas de réponse. Néanmoins elles soulignent ce qui importe ici, la confrontation d'un regard contemporain à des actes d'une autre époque, rendus caducs par l'immersion de la haute technologie dans nos vies quotidiennes.

Au cours des dernières décennies s'est tissée une toile dans laquelle nous sommes tous venus nous prendre. Chacun est dorénavant en ligne et se vit en lien ininterrompu avec les autres et le monde. Mais ces connexions restent extérieures à lui. L'union qui se réalisait auparavant en profondeur s'est, semble-t-il, déplacée du centre vers la périphérie de l'être, et la présence physique de l'autre n'est plus une nécessité. Aussi ce qui se joue entre ces deux personnes, cet amour fondé sur le corps de l'autre, nous apparaît comme oublié, tel un secret dont nous aurions perdu le sens.

En 1962, ce processus d'effacement dont nous sommes aujourd'hui les victimes a déjà débuté. Les personnes semblent se déliter. Une voix, une nuque, un dos, voilà ce qui reste d'eux. Ce ne sont plus des corps, mais des idées de corps. Vaporeux, volatils, ils se mélangent au vent et autres volutes de fumée. Tout alors devient incertain, flou, y compris nos amants de Chine. Ils se fondent dans le décor, pris dans des ralentis qui les transforment en créatures éthérées. Dans cette narration où l'ellipse confine au sublime et à l'indicible, ils tendent à se résumer à de simples silhouettes que la caméra de Wong Kar-wai cherche à retenir avant leur complète disparition. Car l'image de ces deux êtres est travaillée par la mémoire. Elle est assimilable à un souvenir, à un reflet de la réalité, une forme qui en a les contours mais pas l'aspect tridimensionnel. Impalpable, c'est un résidu mnésique, de ceux que le cinéma sait si bien produire puis déposer dans nos esprits. Ainsi, Maggie Cheung et Tony Leung, cœurs meurtris qui, dans un nuage de vapeur, se confient l'un à l'autre, évoque le couple Bacall-Bogart, ces étoiles dont les noms et les profils, au générique du Grand Sommeil, se mêlaient aux exhalaisons de cigarettes.

D'un couple à l'autre, d'un amour à l'autre, c'est pour le spectateur toujours les mêmes attentes, les mêmes soupirs. Se déroule devant lui une romance à laquelle il ambitionne et qui simultanément semble lui échapper. Seuls lui restent les ruines et les murmures venus d'un temps où les gens pouvaient s'aimer simplement, sans médiation. Le lien existait encore, bien que précaire et ténu. Depuis, il s'est brisé, sa cassure pouvant renforcer une nostalgie morbide vers laquelle nous tendons avec complaisance. Cependant Wong Kar-wai propose une autre voie, une autre émotion. Dans In the Mood for love, ce n'est pas la mélancolie qu'il met en scène. Il va au-delà, il la dépasse par une mise en perspective. Et c'est l'originalité de sa démarche qui rend son film précieux. Tout semble s'y dissoudre, de l'ellipse narrative poussée à un degré ultime de compréhension aux acteurs eux-mêmes, et pourtant la grâce est permanente. La vie est là, dans son extrême précarité, à la fois diaphane et solide.

M.Merlet

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