Une destinée
sentimentale
François
Truffaut est le plus grand cinéaste français. Cest un fait ! Comme
de bien entendu, des débats
peuvent être lancés sur limportance dun Godard ou bien la qualité
picturale dun Bresson.
Mais là, il sagit dun véritable sentiment personnel. Cette année,
les distributeurs français eurent une idée tellement ingénieuse quil
fallait absolument en parler : une rétrospective sur Truffaut, un
homme qui aimait les femmes. Pari gagné ! Il faut aller voir tous ses
films pour mesurer lhéritage quà pu laisser la Truffe.
Le côté intimiste dun film, cela vient de lui ; les fulgurances scénaristiques
sur le thème de lamour fou, cest lui ;
le regard ambigu quil posait sur certaines de ses actrices,
cest toujours lui. Il a influencé tous les cinéastes qui définissaient
le cinéma comme étant un acte damour (Despleschin, Garrel, Carax,
Ferreira Barbosa, Korine, Polanski, Tsaï Ming Liang, Zulawski, Ormibaev,
Lars Von Triers, etc.). Lorsque je vois un de ses films, je suis sûr de
deux choses : le cinéma est le plus grand art de tous les temps et
surtout cest bien plus important que la vie !
Samir
A.
Jules
et Jim
(1962)
"Il
fallait, en partant de la situation la plus scabreuse qui soit deux
hommes et une femme vivent ensemble pendant toute une vie - réussir un film
damour le plus pur possible et cela grâce à linnocence des trois
personnages, leur intégrité morale, leur tendresse et surtout leur pudeur,
grâce encore à la forme de lamitié entre les deux personnages
masculins" (François Truffaut). Cest luvre la plus
connue de Truffaut. Celui-ci découvre le roman de Henri-Pierre Roché alors
quil se baladait sur les quais de Seine. Après lavoir englouti, il
eut la sensation de se trouver dans un exemple de ce que le cinéma ne
parvenait jamais à faire : montrer deux hommes qui aiment la même
femme sans que le public puisse faire un choix affectif, tant il se trouve
amené à les aimer pareillement tous les trois. Quelques mois plus tard,
Truffaut voit Le Bandit dEdgar G. Ulmer, somptueux western
intimiste. Voici ce quil écrivit dans sa critique : « un des
plus beaux romans modernes que je connaisse est Jules et Jim, de
Henri-Pierre Roché, qui nous montre, sur toute une vie, deux amis et leur
compagne commune saimer damour tendre et sans presque de heurts, grâce
à une morale esthétique et neuve sans cesse reconsidérée. Le Bandit est
le premier film à me donner limpression quun Jules et Jim cinématographique
est possible ». La suite est connue
La
Peau douce
(1964)
"Pierre
Lachenay, un homme marié, rencontre Nicole, hôtesse de lair, au cours
dun voyage à Lisbonne où il donne une conférence sur Balzac. Il est
fasciné par sa beauté, elle par sa culture. Ils deviennent amants."
Truffaut sest inspiré dun fait divers réel pour son quatrième long
métrage. Ce qui intrigue dans ce formidable suspense amoureux, cest le
temps que prend Truffaut pour décrire et dynamiter le couple. Lachenay et
Nicole sont toujours distants. Concrètement, ils sont souvent côte à côte
mais moralement, ils sont dans labstraction la plus totale. Truffaut réalise
un film à la manière dune série B. Un montage nerveux, sans fioriture
et surtout sans temps mort ; une atmosphère quasi fantomatique et
surtout une direction dacteur de plus en plus importante. « Cest
en faisant semblant de réaliser un film anonyme et standard que Truffaut
sera le plus juste, le plus vibrant. La Peau douce est aussi
personnel et neuf que Les 400 coups. Mais cette fois linvention est cachée.
La profondeur et lélégance du style ne se livrent quà un regard
vigilant et sans illères » (Jean Collet in François Truffaut, Ed.
Lherminier).
Les Deux Anglaises et le Continent (1971)
Dix ans exactement après Jules et Jim, François Truffaut réalise Les deux anglaises et le continent, adapté dun roman
du même auteur, Henri-Pierre Roché. Au générique, il filme des piles de ce roman, manière de dire quil sagit avant tout,
et encore une fois, dun film sur lécriture, dun film où lamour
et lécriture sont inextricablement mêlés, où lun vient combler le manque et limperfection causée par lautre. Les
deux anglaises est à plusieurs points de vue un faux jumeau de Jules et Jim. Il reprend, en linversant, le triangle
amoureux : Claude, (lincontournable Jean-Pierre Léaud) fait la connaissance des deux soeurs Anne et Muriel...
>>
lire en entier la chronique de Judith Linderberg
LHistoire
dAdèle H.
(1975)
«
A Guernesey, Adèle Hugo, la fille du grand écrivain, séprend du
lieutenant Pinson. Il la quitte. En 1861, elle traverse lAtlantique pour
le rejoindre à Halifax au Canada où il est en garnison. Il a oublié Adèle. »
Une uvre très surprenante et quil faudra un jour réhabiliter. Tout
Truffaut est dans ce film : sa passion pour la littérature, pour la
femme, pour les relations durables et surtout pour le cinéma. Il sagit
dune déclaration damour au cinéma muet, celui de Griffith et de son
Lys brisé. Une uvre incomprise, totalement maudite. On voit une Adjani
pas encore internationale, vibrante, docile, malade, folle de désir,
souffrante et lon comprend tout. Tandis que Truffaut et sa caméra séprennent
progressivement d'elle, on apprécie un cinéma basé sur limprovisation
et qui consiste à filmer non pas une histoire mais tout simplement des
acteurs et des actrices vivant celle-ci.
LHomme
qui aimait les femmes
(1977)
"Les
jambes des femmes, dit-il, sont des compas qui arpentent le globe en tous
sens, lui donnant son harmonie et son équilibre." Cette phrase
malicieuse extraite du film résume lidée quavait Truffaut des
femmes. Une idée toute fine, toute lucide et surtout dénuée de vulgarité
gratuite. Truffaut aimait les femmes, toutes les femmes. Le personnage de
son film nest pas un dragueur, il les approche, les aime car il se plait
avec elles et cest la plus belle de toutes les raisons. Aimer et être
aimé par la même personne. Avec Les Quatre cent coups, ce film est
peut-être le plus personnel de Truffaut.
La
Chambre verte
(1978)
Le
film qui risque den étonner plus dun ! Avec La Chambre verte,
Truffaut a certainement réalisé son film le plus grave et le plus austère.
Comme dans LEnfant sauvage, la sobriété du ton, son interprétation
un peu monocorde, ne font quamplifier à lextrême lintensité émotionnelle
du film. Truffaut pose,
à partir du constat suivant : Il arrive un moment dans la vie où
lon connaît plus de morts que de vivants, sans y répondre, le problème
du culte fait aux morts. Le personnage de Davenne atteint une folie accentuée
encore par des éléments du film, étranges ou inquiétants, (le cauchemar
de Davenne, le petit garçon sourd-muet, la projection des photos, etc.).
Pour une fois, Truffaut est sorti du ton léger qui a fait son succès.
Malheureusement, ce film qui reste un de ses plus beaux, a été un échec
commercial, peut-être justement parce que cest un Truffaut inhabituel,
plus grave, qui nous est présenté.
Le
Dernier métro (
1980)
Le
plus grand succès de l'enfant sauvage du cinéma français. Longtemps, j'ai
renié ce mélodrame d'opérette ou l'énergie truffaldienne en était
absente. Trop académique, trop outrée, trop "qualité française".
Les Autant-Lara, Aurenche & Bost et Allégret (dans leur tombe) ont du
rire de ce sentimentalisme de pacotille. Libre à eux ! Ce film, le
plus césarisé, n'en est pas moins une oeuvre à réévaluer de toute
urgence. En raison de cette volonté à vouloir recréer un monde disparu ou
volontairement oublié ; pour des idées de mise en scène qui méritent d'être
analysées ; pour ses légendaires influences et citations ; et pour
Truffaut lui-même. A
(re)voir !
La
Femme dà côté
(1981)
Un
film sur lamour fou. Mais ici, contrairement à Adèle H., Truffaut évite
toute grandiloquence, tout excès romanesque. Cest en quelque sorte
lamour-passion au quotidien, avec le poids du travail, des relations, de
la vie familiale. Et la fluidité de la narration, ainsi que la présence de
Madame Joule, servent de contrepoint à cet amour qui se termine dans la
folie et dans la mort. Sous des apparences simples, un film dune grande
puissance dramatique.
Samir
A.
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