La chanson est charmante. " Tout doucement/ nallez pas trop vite/
lamour viendra/ se blottir dans vos bras. " Félix se promène à vélo
sur une jetée de Dieppe. Il est plein dune joie de vivre contagieuse - on le
suit. Il vient de se faire licencier pour raisons économiques mais nest pas
dépressif - on est intrigué. Il rentre chez lui, embrasse son amoureux. Voilà un couple
qui saime tout simplement. On est subjugué par la beauté de leur intimité, de
leurs corps qui sembrassent et font lamour, loin de limagerie hard qui
entoure habituellement les relations gay. Lui est marin, lautre est prof, pas
dartiste grande folle ou de drogué paumé dans cette histoire.
Rien de glauque non plus quand
on apprend quil a le Sida. Il prend ses cachets sans autres commentaires, sans
désespoir ni défaitisme, simplement. La maladie interviendrait presque comme une
anecdote. Non pas que les scénaristes aient atténués la gravité de cette épidémie
mais face au sourire désarment du protagoniste principal, on porte un regard moins
découragé, moins sombre, moins craintif sur ce que bien des gens appellent pompeusement
" le fléau de cette fin de siècle ". Ainsi, quand on se retrouve
dans la salle dattente dun hôpital, on en vient même à sourire du
soulagement de Christiane Millet (Madame Castellane dans Le Goût des Autres) quand
elle apprend quil existe des penta-thérapie : " Jen suis à
une Bi, sexclame-elle ; jhésite parce que je me dis que si ça ne va
vraiment pas, il y a toujours la Tri. "
Le propos reste toujours sobre
quand notre héros se rend chez sa mère décédée et décide de partir retrouver son
père, immigré algérien habitant Marseille. Le voilà donc décidé à prendre la route.
Un cerf-volant en guise détendard, il va lier Nord et Sud en stop au cours du reste
du film. Dommage.
Tandis que ce premier tiers
était audacieux et juste, le reste de cette histoire émaillée de rencontres
invraisemblables et mâtinée dune intrigue policière fini par nous irriter
franchement. Olivier Ducastel et Jacques Martineau commençaient à nous transporter. Mais
leur trop grand désir de militantisme a finalement raison de la belle histoire
quils avaient réussi à installer.
Car si on nous dit que Félix
rencontre sa famille en chemin, on constate surtout quil croise des gens
atypiques : une gentille mamie et une mère de famille débordée, certes, mais aussi
deux homos - dont un de seize ans avec qui il fauche une voiture, parce que cest la
chose folle à faire du moment
Lautre gay le prend en stop, et puis le prend
tout court, et là on se demande pourquoi un homo doit forcément tirer tous les mecs qui
lui tombent sous la main ? Moi je sais que ce nest que du cinéma, mais ce
nest sûrement pas le cas de tout le monde. Ainsi, plus le film avance, plus on se
demande si on nest pas devant un film ghetto, cherchant à provoquer sans réelle
envie de transmettre un discours militant et raisonné. En voulant jouer également sur le
tableau de limmigration et de la difficulté dêtre beur en France, les
réalisateurs séparpillent un peu, on ne sait plus ce qui est crucial pour le
personnage, on le perd de vue, lui qui nous semblait si proche.
Saluons malgré tout linterprétation
de Sami Bouajila, entouré dune galerie dacteurs irrésistibles : Ariane
Ascaride (qui parle pointu), Patachou (qui parle franchement) et Maurice Bénichou (qui ne
parle pas), et regrettons dêtre passé devant ce qui aurait pu être un très bon
film.
Anne-Laure Bell
Lire aussi l'interview de Sami Bouajila |