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Cinema

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avec Allociné

Eyes Wide Shut
de Stanley Kubrick

Avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Sydney Pollack, Marie richardson, Todd Field
Américain - Durée : 2h37 - 1999

L'HOMME-ENFANT

"La petite fille restait assise, les yeux fermés, et se croyait presque au pays des merveilles, bien qu'elle sût qu'elle n'avait qu'à les rouvrir pour que tout la ramenât à la terne réalité."
Lewis Carroll, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles.

Noël, la fête familiale par excellence. La célébration de la famille, cadre privilégié où elle se met en scène le temps d'une soirée, d'une nuit. Pétris de doutes, les liens entre les individus s'y figent dans la pose de la communion. Les adultes y jouent une pièce éphémère dont l'enfant est l'unique public. Seul ce dernier semble croire sincèrement à la comédie préparée par le couple parental. Ou, du moins, il y consent. Le Père Noël, les lumières des rues, l'odeur du sapin, autant de leurres que ses sens perçoivent sans équivoque. Crédule, il participe pleinement à la liesse. Sa joie, en retour, offre à l'homme et à la femme qui la contemplent une preuve tangible de leur union indécise.

Puis, au fil des années et des heures, la réalité des gestes et des paroles se dévoilent à son regard, qui, dès la naissance, s'est frotté à un univers totalement nouveau, étrange et pourtant quotidien. Noël et sa "magie" ne sont en effet qu'une étape, qu'un mensonge parmi d'autres; néanmoins, il en est un des plus socialement significatifs. La perplexité et la tentative de compréhension fondent donc cette vision enfantine. Elles en constituent l'essence. Tout au long de son itinéraire, le futur adulte, qui voit mais ne saisit pas, tentera de percer les mystères qui le dupaient. Il se fera parfois violence pour accéder à un autre degré de connaissance, qui ne sera pas nécessairement la Vérité. Passant de l'autre côté du miroir, ouvrant la porte qui dissimulait scène primitive et affres parentaux, il découvrira que papa et maman font eux-aussi de bad bad things. L'étonnement, la peur, ainsi que la douleur, s'insinueront. Mais, pour le consoler de sa torpeur conséquente, le giron maternel l'accueillera et l'absoudra.

Il aura finalement fait l'expérience du monde. Il l'aura vu et en aura compris les principes, devenant, par une logique de survie, acteur de la pièce dont il fut l'aveugle spectateur. Maintenant, peut-être, le Regard, celui qui va plus loin, l'aidera et le soutiendra.

En cet homme devenu grand, cohabitent dorénavant deux époques, ce qu'il est et ce qu'il a été, ou plutôt deux états de conscience, correspondant à ce qu'il sait et ce qu'il pensait savoir. Son entendement a évolué, mais dans un contexte nullement pacifié. L'enfant persite en lui. Et cette conservation induit un trouble chez l'être dit supérieur. Soudain apparaît que tout ce qu'il croyait maîtriser obéit à des règles autres, que quelque chose contamine sa vision et la déstabilise. L'angoisse s'empare de lui. Car l'enveloppe une inquiétante étrangeté, un sentiment qui, selon Freud, "se constitue lorsque des complexes infantiles refoulés sont ranimés par une impression, ou lorsque des convictions primitives dépassées paraissent à nouveau confirmées". Ambivalent, son univers redevient complexe et surprenant. Amour et haine, vie et mort, animé et inanimé y luttent en permanence. Rien n'est clair, ni définitif.

L'individu sent alors son identité lui échapper. Indissociable du corps périssable qui le conforte cependant dans son statut d'adulte, enfermé dans son labyrinthe mental, il s'interroge, à l'instar de la petite Alice: "Comme tout est bizarre aujourd'hui! Alors qu'hier les choses se passaient si normalement. Est-ce que, par hasard, on m'aurait changée au cours de la nuit! Réfléchissons: étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin? Je crois bien me rappeler m'être sentie un peu différente de l'Alice d'hier. Mais, si je ne suis pas la même, il faut se demander alors qui je peux bien être? Ah, c'est le grand problème!"

M. Merlet