L'HOMME-ENFANT
"La petite fille restait
assise, les yeux fermés, et se croyait presque au pays des merveilles,
bien qu'elle sût qu'elle n'avait qu'à les rouvrir pour que tout la ramenât à la terne
réalité."
Lewis Carroll, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles.
Noël, la fête familiale par
excellence. La célébration de la famille, cadre privilégié où elle se met en
scène le temps d'une soirée, d'une nuit. Pétris de doutes, les liens entre les
individus s'y figent dans la pose de la communion. Les adultes y jouent une pièce
éphémère dont l'enfant est l'unique public. Seul ce dernier semble croire sincèrement
à la comédie préparée par le couple parental. Ou, du moins, il y consent. Le Père
Noël, les lumières des rues, l'odeur du sapin, autant de leurres que ses sens
perçoivent sans équivoque. Crédule, il participe pleinement à la liesse. Sa joie, en
retour, offre à l'homme et à la femme qui la contemplent une preuve tangible de leur
union indécise.
Puis, au fil des années et
des heures, la réalité des gestes et des paroles se dévoilent à son regard, qui, dès
la naissance, s'est frotté à un univers totalement nouveau, étrange et pourtant
quotidien. Noël et sa "magie" ne sont en effet qu'une étape, qu'un mensonge
parmi d'autres; néanmoins, il en est un des plus socialement significatifs. La
perplexité et la tentative de compréhension fondent donc cette vision enfantine. Elles
en constituent l'essence. Tout au long de son itinéraire, le futur adulte, qui voit mais
ne saisit pas, tentera de percer les mystères qui le dupaient. Il se fera parfois
violence pour accéder à un autre degré de connaissance, qui ne sera pas nécessairement
la Vérité. Passant de l'autre côté du miroir, ouvrant la porte qui dissimulait scène
primitive et affres parentaux, il découvrira que papa et maman font eux-aussi de bad bad
things. L'étonnement, la peur, ainsi que la douleur, s'insinueront. Mais, pour le
consoler de sa torpeur conséquente, le giron maternel l'accueillera et l'absoudra.
Il aura finalement fait
l'expérience du monde. Il l'aura vu et en aura compris les principes, devenant, par une
logique de survie, acteur de la pièce dont il fut l'aveugle spectateur. Maintenant,
peut-être, le Regard, celui qui va plus loin, l'aidera et le soutiendra.
En cet homme devenu grand,
cohabitent dorénavant deux époques, ce qu'il est et ce qu'il a été, ou plutôt deux
états de conscience, correspondant à ce qu'il sait et ce qu'il pensait savoir. Son
entendement a évolué, mais dans un contexte nullement pacifié. L'enfant persite en lui.
Et cette conservation induit un trouble chez l'être dit supérieur. Soudain apparaît que
tout ce qu'il croyait maîtriser obéit à des règles autres, que quelque chose contamine
sa vision et la déstabilise. L'angoisse s'empare de lui. Car l'enveloppe une inquiétante
étrangeté, un sentiment qui, selon Freud, "se constitue lorsque des complexes
infantiles refoulés sont ranimés par une impression, ou lorsque des convictions
primitives dépassées paraissent à nouveau confirmées". Ambivalent, son
univers redevient complexe et surprenant. Amour et haine, vie et mort, animé et inanimé
y luttent en permanence. Rien n'est clair, ni définitif.
L'individu sent alors son
identité lui échapper. Indissociable du corps périssable qui le conforte cependant dans
son statut d'adulte, enfermé dans son labyrinthe mental, il s'interroge, à l'instar de
la petite Alice: "Comme tout est bizarre aujourd'hui! Alors qu'hier les choses se
passaient si normalement. Est-ce que, par hasard, on m'aurait changée au cours de la
nuit! Réfléchissons: étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée
ce matin? Je crois bien me rappeler m'être sentie un peu différente de l'Alice d'hier.
Mais, si je ne suis pas la même, il faut se demander alors qui je peux bien
être? Ah, c'est là le grand problème!"
M. Merlet |