Après
le bouleversant Breaking
the waves et le réflexif Les Idiots,
Lars von Trier nous revenait en fanfare avec Dancer
in the Dark, au
53e festival de Cannes. Le film a fait sensation, tant auprès
du public et de la presse qu' auprès du jury : deux
palmes d'Or consacrent le cinéaste et son égérie house Björk,
superstar sacrée comédienne d'un film très attendu et donné grand
favori. Le jour de la
projection, dans l'attente non sans excitation au bas des marches,
personne ne pouvait pourtant imaginer lhistoire : une comédie musicale en
DV dans une même
esthétique que les Idiots
ou Festen ?
Une comédie musicale, quelques trente ans après Les
Demoiselles de Rochefort ?
Une comédie musicale avec le trio Tier-Björk-Deneuve ?
Scène
de comédie musicale grotesque et sublime, à peine grinçante, décalée juste ce
quil faut par rapport à ses modèles imaginaires (les grandes
productions hollywoodiennes des années 50), le film souvre sur une répétition
magique ; les deux stars sont là en scène, et
chantent, et dansent. Projetées dans un héritage hors temps,
naturelles et féeriques, et comme immergées à dessein dans lâge
dor dun genre pourtant révolu, leur présence côte à côte crève
lécran. La comédie musicale rêvée est là, ostentatoire, et la
rencontre tant attendue Björk-Deneuve est livrée comme un va-tout :
Lars von Trear affiche d'entrée ses nouveaux partis-pris. Le montage est extrêmement rapide et donne le
pouls palpitant dun star system nouvellement intégré à son univers.
Eclats de rire, échanges sur le vif entre les deux actrices et le
metteur en scène
Certes, laccoutrement de Björk
(lunettes néo-sécu 70, jean informe, foulard de ménagère
sur la tête) et la superbe de Deneuve contrastent. Mais l'on sait de
toutes façons l'opportunisme de la distribution. Seul, lhétéroclite
dune bouilloire, ustensile qui va comme un gant surréaliste à la
comédienne française, fait figure délément perturbateur dans
cet agencement sublime. Mais, détail intelligent, il déplace du même
coup la comédie musicale vers un ailleurs étrange et farouchement contemporain.
Qui
sont les deux actrices ? Sont-elles de comédiennes
professionnelles ou sagit-il dun spectacle damateurs ?
Quelle est cette, finalement, étrange répétition ?
Passée cette ouverture de félicité manifeste, la comédie musicale ne
viendra en effet plus par la suite que pour contrebalancer le
dramatique de lintrigue, entièrement construite autour du
destin tragique et sacrificiel du personnage de Björk. Immigrée tchèque
gracieusement accueillie par une Amérique prospère, Selma sest
parfaitement intégrée à la communauté dune ville de province
mi-agricole, mi-industrielle. Nous sommes en effet aux Etats-Unis mais
lesthétique vidéo dénature en laccentuant le réalisme :
le référent social, géographique et culturel, explicite,
sinscrit autant dans un réel sans fard que dans une économie
narrative propre, qui à lhorizon de la comédie musicale ajoute
aussi bien le cinéma de Cassavetes que le cadrage et le
montage du clip. Certains plans
relèveront à ce titre beaucoup plus de l'esthétique des clips de
Daft Punk ou de Spike Jones (notamment ceux suivant la scène centrale
du film, celle où tout bascule, où l'errance mi-réelle,
mi-fantasmatique de Björk est composée de façon extrêmement
brillante), que d'une juste morale cinématographique.
Entre
son travail douvrière sur une presse daluminium et sa vie dans
une caravane, sur le terrain dun couple modèle (le shérif et sa
blonde, respectés, attendris), Selma est dabord entièrement dévolue
à son jeune fils, autour duquel toute sa vie sorganise
progressivement. Les premières séquences nous introduisant dans cet
univers de travail et de loisirs, entre travail à la chaîne et scènes
de vie ordinaires, sont dailleurs entièrement construites autour
de cette dévotion filiale. Une bicyclette, offerte en gage damitiés
par le couple modèle, est loccasion dune récrimination de la
jeune mère, élevant seule son enfant : la scène parmi
dautres permet daffirmer, en plus de la relation fondatrice, le
décalage anodin du personnage dans ce mirage de grand rêve américain.
Cette
mise en place, célébration décalée dune vie où famille,
travail et amitiés fusionnent dans un même idéal, nest pas sans
rappeler celle opérée dans Breaking the waves où le destin
sacrificiel de Bess sinscrivait en porte-à-faux dune même
communauté fusionnelle : Mariage et forte tradition de vie
communautaire, en Ecosse, travail non pas en usine mais sur une
plate-forme (Jean-Marc Barr non plus ouvrier de lindustrie pétrolière
mais responsable machines de lindustrie de l'aluminium), et rupture brutale. La
folie et la sincérité du personnage, sa déréliction progressive et
sa fuite en avant dans une logique du cur cultivant secret, illusion
et foi forcenée, sont cependant ici exploitées dans une gamme de
sentiments tout aussi poignants mais beaucoup plus dépouillés. Sans
rien révéler, il suffit de dire que le film sinscrit, à partir
de la révélation de la cécité héréditaire de la jeune femme et
sur le motif de la culpabilité et du sacrifice maternel, dans une
intrigue qui emprunte au thriller. Les scènes de comédies chantées
et dansées fonctionneront alors comme des soupapes de liberté
dans cette tragédie qui, de la comédie musicale dantan, en dehors
dune nostalgie fondatrice du personnage et malgré quelques
fulgurants éclairs de félicité, ne retient que peu de choses. Mais
là
encore, le dessein de Trier était, dans la stricte veine de Breaking
the waves et des Idiots, de faire une comédie musicale avec des
choses «affreuses», comme le dit lui-même le
personnage. A légal de Bess, le personnage incarnée
par Björk, remarquable, se révèle dune force bouleversante au
final : le film culmine dans une catharsis foudroyante.
On
ne peut que saluer le talent de Lars van Trier, et plus largement la réussite
des films Dogme : par delà les registres cinématographiques, ils réussissent
au moyen dune dramaturgie élémentaire à mettre en place une
purgation exactement contemporaine. A ce titre, et cest aussi le mérite
absolu de Dancer in the Dark, Lars
van Trier et ses acolytes ont cette force de revivifier,
dincarner à nouveau, des motifs fondateurs avec un paroxysme qui
force les sensibilités et, ce faisant, très certainement les
consciences. Il serait formidable que la performance de Björk,
et la contribution de Deneuve, bouleversent
au point de devenir, à légal de The Unbelievable Truth de
Fritz Lang, du premier Décalogue de Kieslowski, ou, pour être
autrement plus explicite, de L'Etranger de Camus, une référence
cinéphile et socio-culturelle de la condamnation de la peine capitale.
Verdict décisif aujourd'hui. Est-ce un hasard ? Le film sort trois
semaines justement avant les élections américaines.
Arnaud
Jacob

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