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avec Allociné

>>lire aussi la critique de Selmasongs, la BO du film.


Dancer in the dark

de Lars von Trier
Double palme d'or au 53e festival de Cannes
avec Björk, Catherine Deneuve, Peter Stormase et David Morse
2h19. En Salle le 18 octobre


Après le bouleversant Breaking the waves et le réflexif Les Idiots, Lars von Trier nous revenait en fanfare avec Dancer in the Dark, au 53e festival de Cannes. Le film a fait sensation, tant auprès du public et de la presse qu' auprès du jury : deux palmes d'Or consacrent le cinéaste et son égérie house Björk, superstar sacrée comédienne d'un film très attendu et donné grand favori. Le jour de la projection, dans l'attente non sans excitation au bas des marches, personne ne pouvait pourtant imaginer l’histoire : une comédie musicale en DV dans une même esthétique que les Idiots ou Festen ? Une comédie musicale, quelques trente ans après Les Demoiselles de Rochefort ? Une comédie musicale avec le trio Tier-Björk-Deneuve ?  

Scène de comédie musicale grotesque et sublime, à peine grinçante, décalée juste ce qu’il faut par rapport à ses modèles imaginaires (les grandes productions hollywoodiennes des années 50), le film s’ouvre sur une répétition magique ; les deux stars sont là en scène, et chantent, et dansent. Projetées dans un héritage hors temps, naturelles et féeriques, et comme immergées à dessein dans l’âge d’or d’un genre pourtant révolu, leur présence côte à côte crève l’écran. La comédie musicale rêvée est là, ostentatoire, et la rencontre tant attendue Björk-Deneuve est livrée comme un va-tout : Lars von Trear affiche d'entrée ses nouveaux partis-pris. Le montage est extrêmement rapide et donne le pouls palpitant d’un star system nouvellement intégré à son univers. Eclats de rire, échanges sur le vif entre les deux actrices et le metteur en scène… Certes, l’accoutrement de Björk  (lunettes néo-sécu 70, jean informe, foulard de ménagère sur la tête) et la superbe de Deneuve contrastent. Mais l'on sait de toutes façons l'opportunisme de la distribution. Seul, l’hétéroclite d’une bouilloire, ustensile qui va comme un gant surréaliste à la comédienne française, fait figure d’élément perturbateur dans cet agencement sublime. Mais, détail intelligent, il déplace du même coup la comédie musicale vers un ailleurs étrange et farouchement contemporain.

Qui sont les deux actrices ? Sont-elles de comédiennes professionnelles ou s’agit-il d’un spectacle d’amateurs ? Quelle est cette, finalement, étrange répétition ? Passée cette ouverture de félicité manifeste, la comédie musicale ne viendra en effet plus par la suite que pour contrebalancer le dramatique de l’intrigue, entièrement construite autour du destin tragique et sacrificiel du personnage de Björk. Immigrée tchèque gracieusement accueillie par une Amérique prospère, Selma s’est parfaitement intégrée à la communauté d’une ville de province mi-agricole, mi-industrielle. Nous sommes en effet aux Etats-Unis mais l’esthétique vidéo dénature en l’accentuant le réalisme : le référent social, géographique et culturel, explicite, s’inscrit autant dans un réel sans fard que dans une économie narrative propre, qui à l’horizon de la comédie musicale ajoute aussi bien le cinéma de Cassavetes que le cadrage et le montage du clip. Certains plans relèveront à ce titre beaucoup plus de l'esthétique des clips de Daft Punk ou de Spike Jones (notamment ceux suivant la scène centrale du film, celle où tout bascule, où l'errance mi-réelle, mi-fantasmatique de Björk est composée de façon extrêmement brillante), que d'une juste morale cinématographique.

Entre son travail d’ouvrière sur une presse d’aluminium et sa vie dans une caravane, sur le terrain d’un couple modèle (le shérif et sa blonde, respectés, attendris), Selma est d’abord entièrement dévolue à son jeune fils, autour duquel toute sa vie s’organise progressivement. Les premières séquences nous introduisant dans cet univers de travail et de loisirs, entre travail à la chaîne et scènes de vie ordinaires, sont d’ailleurs entièrement construites autour de cette dévotion filiale. Une bicyclette, offerte en gage d’amitiés par le couple modèle, est l’occasion d’une récrimination de la jeune mère, élevant seule son enfant : la scène parmi d’autres permet d’affirmer, en plus de la relation fondatrice, le décalage anodin du personnage dans ce mirage de grand rêve américain.

Cette mise en place, célébration décalée d’une vie où famille, travail et amitiés fusionnent dans un même idéal, n’est pas sans rappeler celle opérée dans Breaking the waves où le destin sacrificiel de Bess s’inscrivait en porte-à-faux d’une même communauté fusionnelle : Mariage et forte tradition de vie communautaire, en Ecosse, travail non pas en usine mais sur une plate-forme (Jean-Marc Barr non plus ouvrier de l’industrie pétrolière mais responsable machines de l’industrie de l'aluminium), et rupture brutale. La folie et la sincérité du personnage, sa déréliction progressive et sa fuite en avant dans une logique du cœur cultivant secret, illusion et foi forcenée, sont cependant ici exploitées dans une gamme de sentiments tout aussi poignants mais beaucoup plus dépouillés. Sans rien révéler, il suffit de dire que le film s’inscrit, à partir de la révélation de la cécité héréditaire de la jeune femme et sur le motif de la culpabilité et du sacrifice maternel, dans une intrigue qui emprunte au thriller. Les scènes de comédies chantées et dansées fonctionneront alors comme des soupapes de liberté dans cette tragédie qui, de la comédie musicale d’antan, en dehors d’une nostalgie fondatrice du personnage et malgré quelques fulgurants éclairs de félicité, ne retient que peu de choses. Mais là encore, le dessein de Trier était, dans la stricte veine de Breaking the waves et des Idiots, de faire une comédie musicale avec des choses «affreuses», comme le dit lui-même le personnage. A l’égal de Bess, le personnage incarnée par Björk, remarquable, se révèle d’une force bouleversante au final : le film culmine dans une catharsis foudroyante.

On ne peut que saluer le talent de Lars van Trier, et plus largement la réussite des films Dogme : par delà les registres cinématographiques, ils réussissent au moyen d’une dramaturgie élémentaire à mettre en place une purgation exactement contemporaine. A ce titre, et c’est aussi le mérite absolu de Dancer in the Dark, Lars van Trier et ses acolytes ont cette force de revivifier, d’incarner à nouveau, des motifs fondateurs avec un paroxysme qui force les sensibilités et, ce faisant, très certainement les consciences. Il serait formidable que la performance de Björk, et la contribution de Deneuve, bouleversent au point de devenir, à l’égal de The Unbelievable Truth de Fritz Lang, du premier Décalogue de Kieslowski, ou, pour être autrement plus explicite, de L'Etranger de Camus, une référence cinéphile et socio-culturelle de la condamnation de la peine capitale.  Verdict décisif aujourd'hui. Est-ce un hasard ? Le film sort trois semaines justement avant les élections américaines.

 Arnaud Jacob

>>lire aussi la critique de Selmasongs, la BO du film.