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Eliane de Latour, anthropologue et cinéaste documentariste, a fait le choix de la fiction avec
Bronx-Barbès pour s’approcher de la réalité des ghettos d'Abidjan.
Comment filmer un hold-up ou un viol sans s'en rendre complice ? L'effet de réel que produit le film procure le sentiment étrange d'avoir appréhendé la réalité des
ghettomans tout en la vivant par la procuration de la fiction. Le spectateur est entraîné par un rite de passage, l'initiation à l'âge adulte de deux jeunes des campagnes
par les gangs. Toussaint se mue ainsi en cours de cette initiation en Solo du grand B. Nixon tentera de prendre ses marques
dans la nouvelle bande des "Siciliens aveugles". Si
la projection dans l'histoire fictionnelle, voire l'identification pour les jeunes des nombreux ghettos des grandes villes de la planète, permet de vivre une aventure
redoutable, l'imaginaire et le réel participent au récit et se nourrissent l'un de l'autre en vases communicants.
L'approche anthropologique apporte une connaissance du milieu au-delà des apparences et des clichés véhiculés sur les gangs.
Les ghettomans en sont,
dans le film, les premières victimes puisqu'ils s'identifient aux "images toutes faites"
comme celles que l'on voit sur les affiches de films d'action américains ou de kung-fu. Impressionnant est en effet
le melting-pot des références, qu’elles proviennent des Etats-Unis, de France ou d’Asie : dans le ghetto
du
"Bronx", les Chirac, les Clinton, le disputent sans encombre aux légendaires Scarface, Jackie Chan et autre Al Capone de fiction. La langue fuse, brassant les références
tous azimuts, les réinterprêtant à l’échelle de la réalité d’Abidjan, les assimilant systématiquement. Et si la ligne d’horizon de ces enfants du ghetto peut parfois prêter à sourire, tant incongru est le décalage par rapport à
ces modèles pour nous qui vivons de ce côté-ci de l’écran, de ce côté-ci de la Méditerranée, le sourire est stoppé net au seuil de la justesse du regard, intelligent et
pénétrant. La grille de nos jugements est tellement saturée de nos préjugés sur la misère, sur la vie des ghettos, sur l’aspiration à devenir un autre, respecté, jouissant
de prestige, fut-il celui de l’argent, que l’on est obligé d’accepter simplement et de
vivre "avec" cette Afrique grandeur nature.
Le film, s’il met en perspective cette soif d’idéal propre à toute fiction, et représente très bien le décalage entre les modèles et la réalité, n’en fait cependant pas sa
ligne directrice. Il ne montre pas, il ne représente pas comme on aurait pu s’y attendre d’un film de Blanc dans le monde africain. Et c’est là sa plus inestimable force
: il ne traite pas un thème, il se refuse à donner un point de vue mais accompagne ses personnages au plus prêt de leur quotidien d’aspiration, de joie et de peine. De
même, s’il suscite évidemment notre compassion, il n’a recourt à aucun des processus d’identification habituels : son extrême intelligence est de réussir à dévoiler la
vie du ghetto en en déployant toutes les nuances, de l’amour à la mort, de l’amitié à la persécution, de la chimère à la réalisation, sans nous
contraindre pour autant à un attachement forcé à ses personnages. La richesse du documentaire, les centaines de jours passés dans le ghetto à
travailler avec les "vieux pères" sur le scénario, l’emportent sur la
trame narrative. Seuls comptent les destinées personnelles et collectives, les tempéraments, les relations
des jeunes à "ces vieux pères", l’écheveau des aspirations et des pertes. Seule compte enfin cette langue, un français pétri d’anglicismes, impossible dans le texte
mais pénétrant, qui tient lieu de distinction dans un environnement mi-rural, mi-urbain toujours régi par le parler traditionnel.
Une fiction documentaire difficile et réussie donc, qui – nous devons le préciser - pourrait heurter la sensibilité de certains spectateurs : elle montre la vie et la mort
sans fausse pudeur. Lorsque la mise en scène invente le réel, comme dans cette scène des funérailles, en mélangeant rites, liturgies de différentes provenances,
le documentaire surgit. Les acteurs, pris par la scène, improvisent chants et danses. Abidjan et la Côte d’Ivoire
sont devenus réalité.
Igor
Sémois
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