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Une physiologie des émotions
D'aucuns déclarent qu'entre le cinéma et la vie, il faut choisir, et que, pour leur part, ils ont préféré élire la vie. Comme si le cinéma était
une dimension à part, en marge de l'existence, de ses affres et de ses joies. Voilà le genre d'affirmation que Jean-Pierre Denis pourrait contredire sans hésitation. Le chemin parcouru par le réalisateur des
Blessures assassines est en effet si singulier qu'il va à l'encontre de toute idée reçue. Employé de l'administration, il réussit à mettre en scène, en 1981,
Histoire d'Adrien, un film qui recevra la Caméra d'or au festival de Cannes. Plus tard, il voit ses réalisations suivantes,
La Palombière en 1982 et Champ d'honneur en 1987, sélectionnées à nouveau dans cette illustre manifestation. Après un passage par la télévision en 1993 avec
Les Yeux de Cécile, il décide de sortir de la lumière pour retourner travailler dans la "vraie" vie en tant qu'inspecteur des douanes. Mais au cours de ces dernières années, le désir d'écriture ne l'a jamais quitté. Aussi c'est avec enthousiasme qu'il est repassé derrière la caméra pour
Les Blessures assassines, aidé dans cette entreprise par sa productrice et co-scénariste Michèle Halberstadt.
Ainsi pour Jean-Pierre Denis, la création est une composante de la vie. Elle en est un élément qui la rend plus aiguë, plus saisissante. Point de rupture entre les deux, seulement une solution de continuité où les vibrations du vécu s'accroissent et s'accélèrent sous l'effet de l'art. Cette intrication, on la ressent au contact des
Blessures assassines. Elle nous submerge à travers tout notre être. La forme y touche au plus près la vie, dans ce que l'on pourrait nommer une physiologie des émotions.
Notre vécu se fonde sur une pensée mêlée d'affects, et parfois, cette pensée se trouve subordonnée au fonctionnement de nos nerfs. De petites ondulations nous parcourent ainsi en permanence. Elles se propagent le long des cellules nerveuses, sous la forme d'impulsions électriques avançant par petits sauts en chevauchant les gaines de myéline qui leur font obstacle. L'électricité
sourd à l'intérieur des corps. Elle fait planer sur chacun la menace de l'épilepsie, ou tout au moins d'une tension nerveuse qui se déchargerait, imprévisible, en une crise de folie. La narration rapide et elliptique des
Blessures assassines constitue une métaphore de ce cheminement. Le montage des séquences engendre une temporalité étrange, qui, bien que les événements se succèdent suivant un ordre chronologique, ne semble pas obéir au diktat du réalisme. Mais, grâce à elle, les sentiments y progressent par bonds, par saccades. Ils s'y développent selon une marche haletante.
En s'attaquant à l'histoire des deux soeurs Papin, meurtrières célèbres qui défrayèrent la chronique en 1933 en assassinant sauvagement, au Mans, Mme Lancelin, leur patronne, et sa fille Geneviève, Jean-Pierre Denis s'est
accroché à la transcription de sentiments vrais. Ceux-ci le sont non parce qu'ils cernent une quelconque vérité d'ordre
moral ou social, d'ailleurs impossible à atteindre, mais en vertu d'un principe physiologique. Le biologique se confond ici avec le psychologique. Les cris de ces jeunes femmes, ce sont les signes de tourments venus des profondeurs de leurs viscères, littéralement. Elles soufflent et étouffent sous l'action de tortures intérieures. Dans leurs comportements passe la rugosité de la vie, cette dureté à laquelle elles ont toujours été habituée et que l'on retrouve au niveau des mécanismes du corps lui-même. Les
soeurs Papin étaient peut-être de simples machines aux yeux de leurs employeurs. Mais elles étaient des machines innervées par des sensations et des émotions. Et c'est en occultant cette dimension qu'est morte Mme Lancelin.
Christine et Léa Papin ont déjà été les sujets de nombreuses études et fictions. Elles ont marqué les esprits de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir. Jacques Lacan s'est, en son temps, penché sur leur cas, un cas qui inspira à Jean Genet
Les Bonnes et Un Chant d'amour. Quant à Nico Papatakis et Claude Chabrol, ils ont porté leur histoire à l'écran, de manière fidèle pour le premier, dans
Les Abysses, et, pour le second, d'une façon plus allusive, dans
La Cérémonie. Venir après tant de grands noms
relevait de la gageure. Néanmoins le mystère des crimes des soeurs Papin est un abîme qui n'a pas fini d'être sondé. Et
Les Blessures assassines, film âpre et nerveux, tente d'en éclaircir certaines zones d'ombre par une approche originale. Le temps, soyons en certain, fera son travail et en confirmera la justesse.
M.Merlet
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