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Entretien
avec Alain Ross
Hélène : La nature est très présente dans
"Lattrape-rêves". Comment vous y êtes-vous pris pour filmer la campagne ?
Alain Ross : Le premier court-métrage que jai fait se passait en milieu urbain mais le graphisme de larchitecture, des lieux, les terrains abandonnés mintéressaient.
Les filmer cétait dessiner, en un sens, ces espaces qui sont comme des natures mortes ou bétonnées.
Pour "Lattrape-rêve" le choix des décors naturels sest passé un peu comme un casting. Je connaissais bien la région du Tarn, donc je savais quil y avait des lieux où
je pouvais trouver mon bonheur. Ceci-dit, ça dépend beaucoup de la chance et du hasard des rencontres pour quon arrive à trouver des lieux où on puisse tourner,
surtout si ce sont des lieux habités.
Pour la nature elle-même cest un énorme travail de crapahutage, très long mais très sympa à faire. On était trois : le chef opérateur, le premier assistant et
moi-même, et on se baladait. Quand on trouvait un endroit on y restait un peu, on y revenait, on se laissait pénétrer par le lieu et puis on commençait à penser où on
allait poser la caméra pour voir si lendroit se prêtait au jeu, sil se laissait faire où sil était trop compliqué à travailler.
La ferme où habite la grand-mère (Eglantine Garibal) était très difficile daccès. Jai tellement insisté, parce-que je tenais à cette ferme et à la grange, quil a fallu tirer
les camions du matériel avec des tracteurs quon utilise là-bas pour le déboisement. Cétait un peu insensé comme ambition. En plus la grange était difficile à éclairer.
On a dû mettre des tours autour, sur lesquelles étaient accrochées des lumières assez conséquentes pour pouvoir pénétrer dans ses fissures, parce que cest des
petites fenêtres, pour éclairer lintérieur de la grange. Donc, le travail a pris des proportions hollywoodiennes par rapport au reste du film qui était plus dans le genre :
on pose la caméra, on a le soleil, on a deux trois réflecteurs et on peut tourner.
Vous ne vouliez pas éclairer à lintérieur de la grange ?
Non, parce que ça limitait lespace et le champ. On naurait pas pu sy déplacer librement. Léclairage extérieur, comme celui du soleil, donne une lumière chaude
qui transperce et accentue le côté tanière de lendroit.
Y a-t-il dans votre film, à travers le personnage de la grand-mère où du jeune homme mystique, un discours sur la nécessité de revenir à quelque chose de plus
simple, de plus naturel, dans lexistence ?
Il y a un conflit entre le rationnel et lirrationnel dans le film. Cétait mon désir de ramener dans ce monde moderne cette part dirrationnel qui est un peu notre
tradition perdue, surtout dans les campagnes avec les guérisseurs ou ce genre de personnages. Je voulais arriver à un juste équilibre pour que les deux choses
coexistent humainement. Cest la réalité de notre planète. Il y a des
pays qui ne jurent que par ça, par le désenvoûtement, où on se soigne avec de la corne de
rhinocéros, etc. Il sagissait de casser un peu une manière occidentale de voir les choses. Mais ça nest pas un parti pris radical. Cest une vision un peu panthéiste
où je veux dire que la nature est faite de toutes ces choses. Finalement, malgré le développement technologique, le progrès des sciences, on est toujours aussi
ignorant du mystère de la vie.
Quand Juliette (Laetitia Velay) se retrouve dans le coma la médecine est mise en échec.
Pour la médecine, effectivement, le coma reste un mystère. Quand les personnages viennent auprès de Juliette pour essayer, par leur présence, de la ramener parmi
les vivants, ils sont là parce-quils ont une responsabilité dans lhistoire de cette fille, mais ils essayent aussi quelque chose par rapport à eux-mêmes, chacun à sa
manière. La grand-mère va faire une prière, le père va moins boire
, et finalement le choix cest Juliette qui le fait. Donc, la raison de son réveil reste mystérieuse.
Chacun a sa vérité et ses raisons, cest ce que je voulais montrer avec cet épisode du coma.
Il y a un joli plan quand Juliette et Titi (Oswald Massot) se retrouvent dans les bois pour faire lamour. Le jeune garçon jette la robe de Juliette et le vêtement
disparaît, il tombe dans un torrent. Quel est pour vous le symbolisme de cette scène ?
Cette adolescente qui vient dun milieu assez baba, de gauche, est livrée à elle-même. Par esprit de provocation elle cherche les limites et, dans une espèce de flou
politique elle va avec ce garçon qui vient, au contraire, dun milieu dextrême droite. On voit vite quil est en conflit avec sa famille, il dégage une douceur, une
humanité qui remet en question les valeurs de violence dans lesquelles il évolue. Mais il imite son grand frère, il est embarqué par une histoire familiale quil ne remet
pas franchement en question. Entre eux, il y a un amour quasi impossible et à ce moment de leur premier baiser, quand il jette la robe et quelle disparaît dans le
torrent, ça parle de limportance de leur rencontre, de la naissance du sentiment amoureux que Juliette ne connaissait pas encore. La robe nest pas symbolique de la
perte de sa virginité mais de la perte de son innocence face au sentiment amoureux.
A quelle époque sest passé le tournage ?
On a fait une journée en juillet, pour avoir les tournesols en fleur, au début, et puis quatre semaines au mois de septembre suivant. On sest arrêté et puis on a fait
encore une semaine pour faire les derniers plans qui nous manquaient dont les tournesols de la fin et laccident. Des choses difficiles à tourner.
Ca a été une aventure humaine belle mais éprouvante parce-quon avait assez peu de jours de tournage et parce-que la météo était plus mauvaise que prévu. On
comptait sur lété indien quon trouve au mois de septembre dans ces régions, mais le ciel était voilé, il pleuvait pas mal. Il a fallu faire des choix qui, au final, sont
bien dans le film parce-que le soleil est très présent au début, au milieu, et le temps devient plus gris à mesure que lhistoire se dramatise.
Comment avez-vous fait le casting ?
Pour les adolescents autour desquels est construite lhistoire, il fallait que je trouve des natures authentiques. Ca naurait pas été le même film avec des jeunes
comédiens professionnels. On a donc fait des castings un peu partout, dans des ateliers de théâtre, des centres culturels, conservatoires, groupes de musique, dans la
rue, partout. Ca a été un battage énorme. On a vu plein de gens, on a fait des tests et on a enfin trouvé notre équipe. Ensuite on sest rendu compte quil fallait
étendre ce système à dautres personnages, notamment celui de la grand-mère. Elle a une présence vraiment parfaite dans le film. Aucune actrice naurait pu
apporter ce que Eglantine Garibal, avec ses mains, son accent, son visage, ce quelle est tout simplement, a pu apporter.
Donc, filmer la nature, oui, mais jai aussi voulu filmer la nature des gens. La limite dun acteur non professionnel cest quon ne peut pas lui demander demporter
une scène. Le travail se fait moins sur le jeu, mais ça correspondait à lécriture du film.
Comment avez-vous rencontré Eglantine Garibal ?
Cest la mère dun copain à moi dans le village où jai grandi. Quand on visitait des fermes pour le tournage on est allé visiter sa maison. Cest là que je lai vu et que
jai commencé à lui parler du rôle. Elle était un peu méfiante, mais son fils la rassurée. Ce qui lui importait le plus cétait de ne pas faire déshonneur à sa famille, elle
voulait que son personnage soit respectueux, et cest le cas. Il a fallu travailler tout doucement avec elle, presque faire les plans phrase par phrase. On ne pouvait pas tourner dans la longueur parce-quelle ne se souvenait pas
du texte, et parce-quà ce niveau là ça nest plus vraiment du jeu. Les personnages de ce genre acceptent dêtre des modèles et de dire le texte quils ont à dire.
Certains, comme Laetitia Velay, ont un talent naturel dans le jeu qui prend le dessus. Dautres, qui lont moins, sont plus bruts, ils ont à limage une matière plus
monolithique, avec moins de nuances.
Pourquoi avez-vous voulu parler dune adolescente comme Juliette ?
Ce sujet ma permis dexplorer une sensibilité féminine et de réfléchir à cet âge critique quest ladolescence, où on doit faire, sans y être préparé, de véritables
choix dexistence. Je pense que la création demande une personnalité nuancée par rapport à ces deux pôles que sont le masculin et le féminin. Il faut que ça puisse
dialoguer dans la personnalité de lartiste. Au début, en fait, le film racontait lhistoire de trois garçons, mais ça ne fonctionnait pas. Il fallait décaler le point de vue
pour quil devienne intéressant et on a pensé, ma scénariste et moi, à centrer le propos sur un personnage féminin. Ca augmentait la palette des sentiments, ça affinait
lensemble de lintrigue. Cest comme ça que Lattrape-rêve est devenu lhistoire de Juliette.
Propos
recueillis par H.R.
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