Chroniques

Cinema

dossiers

avec Allociné

A L'attaque !

Un conte de l'Estaque de Robert Guédiguian, avec Ariane Ascaride et Pierre Banderet
France - 1h66 - Couleurs


On était tout de même salement déçu la dernière fois de voir que l'équilibre était rompu. Guédiguian avait su nous faire rire avec sa comédie communautaire Marius et Jeannette, avant de perdre tout à fait sa légèreté dans A la Place du Cœur, panouille humaniste jusqu'à la nausée où tout le monde il était tellement beau et tellement gentil que, même en conte, ça ne passait pas. Du coup, la méfiance s'imposait quant à ce nouvel opus labellisé "conte de l'Estaque ".

Et force est de constater que Guédiguian revient en grande forme. Les bons sentiments sont toujours là, les bons mots et les caractères y sont bien trempés. Quoi de plus normal quand on sait que la troupe d'excellents comédiens que sont Ariane Ascaride, Pierre Banderet, Jacques Boudet, Gérard Meylan ou Jean-Pierre Darroussin est à nouveau réunie. Leur présence s'inscrit effectivement comme le signe d'un jeu de qualité, par la connivence qu'ils ont instauré entre eux et avec le public. Bref, rien que de très habituel dans cet univers marseillais, réjouissant comme l'était celui de Pagnol. Mais il est une trouvaille qui vient relever de façon surprenante la sauce.

Une famille nombreuse a le plus grand mal à joindre les deux bouts. Mécanos passionnés, ils tiennent un petit garage qui à cause de la crise risque à tout moment de fermer ses portes. Que faire ? Soit la trame classique d'un film de Guédiguian, avec lutte contre le capitalisme forcené, retour aux valeurs vraies, aux valeurs humaines, et gouaille, authenticité et bon sens à profusion. Mais ces principes immuables sont ici, déjoués dans leur évidence toute marseillaise, et révolutionnés par un tour de passe-passe. Le garage " Moliterno & Cie " n'existe pas. Ce n'est qu'une invention de deux scénaristes, " parisiens " de surcroît, qui glandent dans un appartement en se disant qu'ils vont écrire un film sur une famille empêtrée dans la crise économique, " parce qu'il n'y a que deux sujets intéressants : la baise et la lutte des classes. "

Les deux compères, placides, à la désinvolture toute parisienne (excellents Jacques Pieiller et Denis Podalydès) sont à des années-lumières des personnages habituels de Guédiguian. Leur intérêt est de désamorcer toute critique. Quant ils sentent que les scènes sont trop stéréotypées ou trop ridicules, ils stoppent simplement l'image et réécrivent l'histoire au fil de leurs inspirations. Nous n'en disons pas plus. On sent simplement qu'à travers eux, Guédiguian et son coscénariste Jean-Louis Milesi (responsable du pitoyable Nag la Bombe) font un brillant travail d'introspection, en creusant un système qui a fait, à l'hilarité généreuse générale, leur succès.

Yves Le Corre

Lire aussi l'interview de Robert Guédiguian