Tout commence par un meurtre. Un simple assassinat qui va devenir plus qu'un désir. Une
envie. Cette envie de plaire à soi-même, de révolter le système social, de lui en
mettre plein la vue. Alice erre dans les villes, croise et aime Luc, un sain d'esprit.
Dans son lycée, elle désire Saïd, un saint crispé. Elle le veut, elle le baisera
avant que ce soit lui qui le fasse. Sa tête tourne, elle sait que le malheur
deviendra grand lorsque la fatalité sera inévitable. Un plan. Une simple action. Elle
prend une décision. Il la suit. Saïd enfoui à jamais, nos deux amants d'Outre-tombe
décident de se réfugier dans les bras de Mère Nature. Mais, celle-ci leur envoie sa
bête humaine, une espèce d'homme des bois mi-frustre mi-sage. Le cauchemar peut
commencer
Ozon, cinéaste de la
jouissance, a filmé une jouissance inassouvie. Celle de deux paumés, deux adolescents
qui vivent leur folie comme si leur vie en dépendait. Alice est une salope, mais quelle
salope ! Luc est un crétin mais un crétin loyal. Tout ce qu'il touche se transforme en
malchance : le stylo avec lequel il commet une faute d'orthographe dans la lettre d'excuse
pour ses parents, le couteau qui deviendra l'arme du crime, le rouge à lèvres qui va
pousser Saïd a désirer sexuellement Alice. Tous ces petits détails, Ozon les éclaire
par un dialogue brut, sans concessions. Ces mots, ces bouts de phrase recopiés avec le
plus grand soin dans son journal intime, Alice les immortalise par une voix sèche mais
hésitante, cruelle mais passionnée, limpide mais raisonnée. Ozon imagine, Alice
recopie, Luc agit et Saïd subit.
Pourquoi un tel film ?
Pourquoi vouloir filmer cette fascination ? On sait tous que la complaisance est l'ennemi
du cinéma. L'expérimentation de l'image donne un filmage clair, original et adulte. Le
film d'Ozon nous emmène dans ses fantasmes les plus tendres, ses goûts les plus justes,
ses désirs les plus charnels. Jamais, il sombre dans la vulgarité gratuite, jamais il
explique pour que nous soyons rassurés. Pire, il nous tend quelques bobines de fil qui
nous permettront de tisser nous-mêmes notre histoire de ce cinéma.

Le suspense qui tient plus
à l'évaporation du temps qu'à sa dilatation, devient de plus en plus explicite. Nous ne
voyons pas vivre Alice et Luc, nous vivons avec eux. Ozon nous manipule. Dès la
première séquence où Alice joue avec les sens de Luc, dès que Saïd se vante
auprès de son ami de la chaleur d'Alice, nous sommes contrôlés par le metteur en
scène. Tous ces indices, ces trouvailles visuelles qui renforcent la froideur des
sentiments d'Alice pour Luc et Saïd, Ozon les disperse pour mieux nous faire rêver. Le
conte de fée peut prendre place
Cette seconde partie qui se
déroule dans la nature sauvage et protectrice confirme la maîtrise totale de François
Ozon. Cette cavale meurtrière sera stoppée net. La capture puis la séquestration seront
leurs seules récompenses. Une photo digne des plus belles séquences de La Nuit du
chasseur accentue la terreur de ce huis clos. Ozon, grâce à son sens du suspense,
fait éclater la morale du conte de fée ordinaire. Pour cela, il utilise une narration
principalement basée sur des flash-back. On pouvait craindre le pire. Il n'en est rien.
Ce travail méticuleux qu'effectua Ozon sur le son démontre son savoir-faire. Le moindre
détail est mis en valeur. Ainsi la puissance dramatique de l'Ogre dans chacun de ses
gestes, la détresse d'Alice caractérisée par les gros plans sur sa main et ce plaisir
interdit que ressent Luc pour l'Ogre sont plus qu'une mise en scène, ils font la mise en
scène.
Les Amants
criminels sont avec Sombre
et Seul contre tous (que
notre chroniqueuse du moment avait détesté), la marque d'un cinéma qui ne laisse rien
au hasard. Une envie de dépoussiérer l'image, de lui rendre sa vraie place. On pourra
dire ce que l'on voudra sur ces films : que le scénario est trop mince ou c'est du
déjà-vu, on s'en fout, que l'interprétation est trop frêle, on s'en fout, que la
morale est trop négative, on s'en fout, qu'il n'y a pas assez de point de vue sur le
social, on s'en fout. Ce cinéma se fiche de tout ce système où l'invraisemblance est
roi. Ozon a tout simplement démontré en 90 minutes que la Nouvelle Vague a toujours eu
raison. Messieurs, les conservateurs
attention, les jeunes vous regardent !
Samir Ardjoum |