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RENCONTRE
DU TROISIÈME TYPE
Woody
Allen est de ces types pas communs. Son charme vient d'une
sorte d'incertitude, de maladresse inhérente, de manque
de confiance avouée, donc de force intérieure
cachée. Quand une journaliste demande s'il est supposé
se conduire d'une certaine manière en montant les marches,
si on lui a recommandé une attitude à avoir
pour présenter son film au Festival de Cannes, il répond en faisant
rire la salle. "Je crois que je suis sensé
sourire. Quand j'ai accepté de venir ici, j'en étais
content, c'était bien, une décision positive.
Et puis tout le monde m'a dit "Quand tu vas arriver,
ça va être la folie, et les marches, il va y
avoir un monde fou et ça être exactement comme
tout ce qui te rend si nerveux." Donc j'ai commencé
à être effarouché. Mais comme j'ai déjà
loué le costume, il est trop tard pour reculer."
Tout semble paradoxalement sur le fil. S'il amuse la galerie,
mine de rien, en répondant aux trois blagues qu'on
lui fait par dévotion, quelque chose de tragique est
sous-jacent. Comme si l'incohérence de ce glamour cannois
était démasquée et qu'elle ne se révélait
pas si jolie que cela. A l'écran, un grand professionnalisme.
Monsieur Allen est très soucieux de répondre
aux questions.
La dernière
scène de Hollywood
Ending est une sorte d'ôde au public français,
seul capable de comprendre les grands réalisateurs,
quand bien même ceux-ci auraient réalisé
des films en étant aveugle. L'ironie de cette séquence
est troublante. On ne sait si Woody Allen est dans la démagogie
ou s'il nous fait là une déclaration d'amour.
"Aux
Etats-Unis on trouve toujours très très étrange
que le public français découvre nos artistes
avant que nous le fassions, répond le réalisateur.
Que ce soit en littérature, en cinéma, en jazz,
ils les apprécient beaucoup plus et bien avant les
artistes américains avant nous, donc oui, je pense
que le public français est particulier."
Voir Woody
Allen sur la croisette est un événement. Habituellement
très casanier, le réalisateur n'aime pas quitter
Manhattan. Cette année, on l'a vu deux fois de suite.
Une première fois à la cérémonie
des Oscars, une deuxième fois sur la Croisette : cela
signerait-il la fin d'un Woody neurasthénique, caché
dans son terrier new-yorkais ?
"C'est
une coïncidence explique-t-il. La cérémonie
des Oscars j'y suis allé parce beaucoup d'entre nous
ont fait des choses après le choc du 11 septembre pour
la ville de New-York. L'académie avait choisi de montrer
la contribution new-yorkaise au cinéma et je ne dirai
jamais non à quelque chose qui pourrait aider New-York.
Cannes c'est différent. Les français ont tellement
soutenu mes films et depuis longtemps, ils m'ont montré
tant d'affection. J'ai été invité de
nombreuses fois ici et j'ai montré tant de films au
festival, mais je ne suis jamais venu. Et j'avais envie après
toutes ces années et faire un geste réciproque,
un geste plein de gratitude. J'avais le sentiment qu'il fallait
que je dise oui, au moins une fois, et je croyais que ce film
en particulier était adéquat pour venir, parce
qu'il traite de réalisation. On dirait un changement
de religion, mais c'est la concordance de ces deux événements
qui en donne l'impression. Je retourne chez moi dans quelques
heures et vous n'aurez plus affaire à moi."
Il y a
quelques jours, le Congrès Juif appelait au boycott
du festival de Cannes. Comparant la France actuelle à
celle des années 40, il mettait en exergue les pillages
de synagogues et les profanation de sépultures. 30%
de bulletins exprimés à Cannes lors des dernières
élections présidentielles, étaient favorables
au parti de Jean-Marie Le Pen. Comment un réalisateur
aussi ancré dans la culture juive que Woody Allen s'inscrit-il
dans ce contexte politique ?
"Je
n'ai jamais pensé que les français étaient
antisémites, répond Woody Allen. Je connais
beaucoup de juifs qui vivent en France et ne pensent vraiment
pas que la France soit antisémite. Je pense qu'on peut
être vraiment fier de la façon dont le pays a
réagit aux dernières élections. Le pays
en est sorti lavé, via cette déclaration publique
qui s'opposait aux idées d'extrême droite, au
totalitarisme, à l'intolérance, à la
discrimination. Les gens qui n'avaient pas voté depuis
des années ont pensé qu'il fallait montrer que
la France était une démocratie qui ne pouvait
supporter les idées de l'extrême droite. Donc
je pense qu'on peut être fier en France. Et je ne pense
pas que le boycott soit une bonne idée."
A la fin
de Hollywood Ending, le réalisateur part pour
la France, pays du succès à venir. Il est vrai
que retrouver le réalisateur en France, c'est comme
assister à la suite du film, en off. "Il est
vrai que cela ajoute une qualité ironique au film d'être
là. Mais j'avais effectivement pensé quand j'ai
fait ce film que ce serait un bon film pour le festival de
Cannes, car je pensais que le sujet du film serait apprécié
ici. Ceci reste à prouver. Mais je pensais que ce film
était très à propos dans la mesure où
je venais ici."
De nombreux
films hollywoodiens se ressemblent, comme s'il y manquait
une vision du réalisateur, comme s'il n'existait même
pas parfois. Hollywood
Ending, comme le succès de tous les films
de Woody Allen semblent être un contre-point au courant
idéologique des blockbusters. Ici, un réalisateur
aveugle, réalise un film pour une grosse entreprise
de production. On peut considérer l'handicap du réalisateur
de plusieurs manières : telle une critique du système,
telle une interprétation du mythe d'dipe
Woody Allen répond qu'il mène ici une réflexion
sur la façon de réaliser, de créer.
"Je
pense, sans vouloir paraître prétentieux, qu'une
uvre d'art arrive d'une façon inconsciente et
dépasse ce que le réalisateur du film aurait
pu voir. Vous savez, même s'il le film a l'air si contrôlé,
si dirigé, c'est si difficile de faire une uvre
d'art qu'on aurait procédé de manière
intellectuelle, cela ne serait pas arrivé. Quant à
Hollywood, les films qui en sortent sont calculés de
façon vénale dès le début. L'idée
est de faire le maximum d'argent. Le fait qu'ils soient bons
est une coïncidence. Ils en sont content mais ils seraient
plus contents de faire un mauvais film qui rapporte beaucoup
d'argent. "On admire les films Hollywoodiens des années
40 et 50, mais déjà à cette époque,
Hollywood cherchait à faire de l'argent. Bien sûr
certains réalisateurs ont réalisé des
grands films, mais ils devaient se battre sans cesse."
De nombreux
acteurs n'ont pas eu le scénario complet avant de commencer
le film. Tiffany Thiessen déclare que de toute façon
comme elle n'est pas dans ces scènes, ce n'est pas
important de ne pas avoir le script dans son ensemble, tandis
que Julie Markel nous confie que cela accentuait encore plus
l'attention de tous, car chacun cherchait à savoir
ce qu'il ne savait pas.
Woody
Allen a l'air névrosé, cela devient un lieu
commun de le dire. On l'imagine sensible aux critiques. D'ailleurs,
dans son dernier film il les égratigne joliment en
faisant déclarer à un de ses protagonistes qu'ils
représentent le plus bas niveau de la culture. Interpellé
sur cette séquence, il répond :
"Premièrement
laissez-moi vous dire que je ne suis pas sensible aux critiques
parce que je ne les lis jamais. La première fois que
j'ai fait un film important aux Etats-Unis, j'étais
jeune et je ne savais rien, je les lisais. Les Etats-Unis
sont un grand pays et je remarquais qu'on me donnait des centaines
et des centaines d'articles. Une part du pays pensais quelque
chose, l'autre pensais le contraire ce qui était très
déstabilisant donc j'ai arrêté et j'ai
pensé que moins je lirais d'articles sur moi, plus
ma vie serait simple. Donc cela fait des années que
je ne lis plus ni les articles, ni les interviews, que je
ne regarde plus les films qui sont faits sur moi. En ce qui
concerne les critiques, je pense qu'en mon cas ils ont été
très très généreux et ont choisi
de ne pas trop regarder mes défauts et d'insister sur
ce que j'ai fait de bien. La plupart du temps les critiques
ont été très généreux envers
moi, ils m'ont apporté un grand soutien, donc j'ai
une opinion très positive sur les critiques d'après
ce que j'en sais."
Woody
Allen fait rire des centaines de milliers de personne avec
ses films. Est-il la première personne qu'il amuse,
ou reste-t-il très froid à chacune de ses blagues
?
"Cela
rejoint de façon intéressante ce que je disais
tout à l'heure. Quand on écrit quelque chose
et plus particulièrement les comédies, cela
arrive d'abord à notre inconscient, comme un script
qui y serait déjà écrit sans l'être
vraiment. Je ne pense pas à ce que je vais dire ou
à ce que je vais écrire, cela sort tout seul.
Donc j'entends les blagues pour la première fois en
écrivant en tant que public et après j'imagine
le public et je me dis que cela peut faire rire tout le monde,
parfois quand je vois la blague cela me fait rire."
Woody
Allen en est à peu près à son trentième
film. Le métier de réalisateur devient-il plus
facile avec les années ? :
"Cela aussi difficile. Ce n'est pas une science exacte,
et chaque film est très difficile, le fait que vous
en ayez déjà fait ne signifie pas vraiment grand
chose. Mais cela ne devient pas plus difficile. Je ressens
la même chose que quand j'ai fait mon premier film.
J'ai appris quelques petites choses techniques mais toutes
les questions cruciales restent les mêmes
"
C'est peut-être dans ce petit rien que se dessine la
marque de fabrique qui fait que Woody reste toujours Woody
!
Propos
recueillis par Anne-Laure
Bell le 15 mai 2002,
en conférence de presse à Cannes
[17.05]
La valse des apparences / Marie-Jo et
ses deux amants, Kedma,
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