|
UN PASSÉ REPENSÉ
On dit
souvent que le Festival de Cannes est hétéroclite.
Chacun peut y trouver son bonheur ou son malheur. A preuve
trois films très différents étaient présentés
aujourd'hui en compétition officielle. Trois nationalités,
presque trois continents : trois regards. Aki Kaurismaki a
ouvert le bal avec L'Homme sans Passé.
A la mesure d'Intervention Divine,
ce film est le deuxième ovni de la sélection.
L'homme sans passé est amnésique. Tabassé
par une bande de loubards, il est considéré
comme mort par l'hôpital qui tente de le soigner. Relevé
de ses blessures, il est recueilli par les habitants d'un
no man's land. Il doit alors recommencer une vie. "Mon
dernier film était en noir et blanc et muet, ce qui
montre clairement que je suis un homme d'affaires. Cela dit,
continuer dans cette voie signifierait que mon prochain film
se ferait sans images. Que resterait-il alors ? Une ombre.
Donc, toujours prêt à faire des compromis, j'ai
décidé de faire volte-face et de réaliser
un film qui abonde en images, écrit Kaurismaki
dans une note d'intention. Que resterait-il alors ? Une
ombre. Donc, toujours prêt à faire des compromis,
j'ai décidé de faire volte-face et de réaliser
un film qui abonde en dialogues et en couleurs variées
- sans parler d'atout commerciaux. Je dois avouer que, au
plus profond de mon subconscient, j'ai peut-être aussi
l'espoir que cette démarche me donne une apparence
de normalité. Mon point de vue sur la situation sociale,
économique et politique de la société,
sur la morale et l'amour, sera donné, je l'espère,
par le film lui-même." A l'image de ses propos,
le quinzième long métrage du réalisateur
est une fantaisie poétique de la débrouillardise.
Entre rêve et réalité, monde réel
et au-delà, le film nous touche par sa sincérité
alliée à une absurdité drôle sans
cesse exploitée. "Hier j'ai visité la
lune" dit l'homme à celle qu'il aime. "C'était
bien ?" lui demande-t-elle. "C'était
calme", "Pourquoi ?" "C'était
dimanche". Ainsi s'enchaînent les dialogues,
sur un rythme lent parfois perturbé par un rock des
années 50. Dans ce pays des morts-vivants, il y a une
capacité d'insoumission et de résistance que
le réalisateur nous offre avec beaucoup d'humour et
de tendresse.
Quand
Kaurismaki construit un avenir en faisant table rase, Alexandr
Sokourov revient sur le passé tant historique que culturel
de la Russie. Il présentait aujourd'hui L'Arche
Russe. A rechercher le poids de son héritage,
à interroger son origine, peut-être trouvera-t-il
une identité. Une réponse à sa présence
au monde.
Le présentateur
de la projection était fier d'annoncer qu'elle se déroulait
en numérique. Etrange impression de foire, on se dit
alors que les frère Lumières devaient annoncer
de la même façon la naissance de leurs images
mouvantes. Ici, tous parlent des défis techniques que
le film réalise. On avance de l'air du connaisseur
qu'il est constitué d'un seul long plan-séquence.
Un plan-séquence est une prise de vue tellement longue
qu'elle dure le temps d'une séquence. On devrait donc
dire plan-film. Comme les informations techniques semblent
d'importance, on recrache dans les conversations mondaines
ce qu'on a lu dans la presse : le millier d'acteurs et de
figurants, l'histoire qui se déroule sur trois cents
ans, la promenade à travers le palais de l'Ermitage.
Reste une question : valait-il vraiment la peine de se donner
tant de mal ? Rappelons que le cinéma copinant avec
le Guinness Book n'a que peu de rapport avec le Cinéma.
Rassurons-nous. Sokourov nous offre un film brillant. Les
prouesses techniques servent son propos à merveille.
L'ivresse du temps qui passe se ressent à travers les
mouvements à la fois rapides et fluides qui nous emmènent
de salles en salles. Sortis d'une boîte de pandore,
un vieil homme au physique nerveux bondit d'une pièce
à l'autre attiré par ce qu'elles cachent, par
les portes à la beauté tellement captivante
qu'il faut les ouvrir. Godard - toujours lui - avait donc
raison quand il réfléchissait à l'instrument
adéquat propre au film à faire. Ici une steadycam
a été spécialement construite. L'outil
permet l'existence de ce film. Dans un dialogue implicite
sur le cinéma, L'Arche Russe conduit une réflexion
esthétique sur le temps du film, sur la place du réalisateur.
"Suis-je invisible ? Toute cette agitation est-elle
pour moi ? Suis-je censé jouer un rôle ?"
demande une voix-off sur un noir introductif. Entre souvenir
et exploration, Sokourov nous offre une traversée de
l'histoire russe. "Je voulais m'adapter au fil du
temps en tant que tel, sans avoir à le remanier selon
mes envies, explique Alexandr Sokourov. Je voulais tenter
une coopération naturelle avec le temps, vivre cette
heure et demie comme si ce n'était que la durée
d'un souffle
C'était la tâche artistique
ultime, la seule que je me sois fixée." Cette
Arche Russe est vraiment extraordinaire. On pardonnera l'emploi
d'adjectifs excessifs. Taurus présenté
l'année dernière ici était déjà
un très beau film. Passé inaperçu dans
le maelström ambiant du festival, on avait très
peu parlé du film russe. On espérait qu'il serait
plus remarqué lors d'une sortie nationale. Il n'y a
même pas eu droit. Peut-être est-il utopique de
rêver d'un éclairage médiatique plus important
cette fois-ci. Si les paillettes offrent bien des chimères
aux stars de pacotille, j'abandonne tout glamour pour que
les films de Sokourov soient plus accessibles. J'abandonne
Jack Nicholson, j'abandonne About Schmidt, le dernier
film présenté de la journée pour rester
en Russie. Si je suis revenue de mon enthousiasme, peut-être
vous reparlerai-je demain des Etats-Unis.
Anne-Laure
Bell
[25.05]
Plage People (Devdas,
Plaisirs Inconnus, M. Schmidt) >>
|