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A LA RECHECHE DES MOTS
Aujourd'hui
est arrivé le moment le plus redoutable du Festival de Cannes.
Gaspar Noé présente ce soir à minuit
Irréversible. Voilà trois semaines
qu'on annonce un scandale. Le film serait d'une rare violence.
On dit film phare, film choc, cataclysme sur la Croisette.
Troisième guerre mondiale ? Tant et tant de discours
émanent de quelques journalistes français. Triés
sur le volet, ils ont eu la chance de voir le film à
Paris avant sa présentation à Cannes et font
l'opinion. Cette cascade de mots tout juste déclarés
pour être dans le coup à quelque chose de bassement
vulgaire. On redoute une opération promotionnelle.
La surenchère dans un genre différent : après
les effets les plus spéciaux de Matrix, les
scènes les plus violentes d'Irréversible.
Gaspar Noé en bête à concours, cherchant
à réussir l'exercice "je choque mon
public". On avait dénoncé cette fumisterie
à la sortie de Seul contre Tous. Ici, on ne
saura que dire. Le film commence avec l'histoire du boucher
expédiée en quelques plans. Piqûre de
rappel. Le physique de Philippe Nahon n'a pas changé.
Le personnage est en prison. Il dit qu'il a couché
avec sa fille et qu'il y repense souvent. Liaison, sensation
d'une réponse au film précédent. Noé
semble faire de son uvre un triptyque. Chaque film fonctionne
indépendamment des autres mais résonne de leur
existence. Noé présente ainsi différentes
formes de l'horreur du monde. Il nous assaille. Où
qu'on regarde, elle est présente. "Il n'y a
pas de méfaits, il n'y a que des faits" annonce
Nahon dans la première séquence.
La réalité
est implacable, quand bien même elle est insupportable
à voir. Notre destin est banalement mortel, exécuté
de façon plus ou moins propre. Le savoir est troublant
car il faut continuer à trouver les mots pour vivre.
Irréversible est perturbant car il les ôte
tous, jusqu'à rendre chaque parole ridicule. Réaction
épidermique plutôt rare, donc positive, mais
perverse et frisant la dictature. Entre génie et fumisterie,
Noé est l'électron libre du cinéma français
qui déboule comme un chien dans un jeu de quille. L'existence
de ce film est-elle justifiée ? Est-ce un produit,
un film expérimental, un film de famille ? Comment
sommes-nous manipulés ? Nous considère-t-on
comme des voyeurs capables d'avaler les pires images, comme
des interlocuteurs, comme des bourgeois qu'il faut bousculer,
comme des confidents récepteurs des tragédies
intimes
Je n'ai pas de réponse à cette
question. Chacun supportera son rôle comme il le peut.
Cannes
ne pouvait passer à côté d'un film qui
impose ces interrogations de manière si cruciales.
La présence d'Irréversible au Palais
des Cinémas est donc évidemment louable. En
parler ? La difficulté est de savoir comment, quels
mots employer car les sujets sont graves et il serait malsain
d'en banaliser l'existence. Aussi dire réussi ou raté,
bon ou mauvais, semble inepte. Vous enjoindre à aller
voir ce film car vous y passeriez "un moment fort"
l'est aussi. Car votre acte serait celui-là : Payer
pour voir une violence inouïe. Vous déplacer pour
jouir du spectacle de l'horreur.
Vous direz que vous connaissez Trouble Everyday,
Les Intouchables, L'Exorciste
Aucun de ces
films n'est aussi tragique. Aucun ne mêle si intimement
le sublime et l'innommable. Irréversible pose les questions
du visible jusqu'à en repousser les limites. Inconfortable,
il ne donne pas de réponse. Il appartient au cinéma
qui ne cherche pas à aller quelque part et atterri
devant vous quoique vous en pensiez. Le film mérite-t-il
d'être vu ? Je ne sais pas. Est-il bon ? Je ne sais
pas. Si je salue son existence, les questions critiques me
laissent sans voix. Peut-être faudrait-il que je songe
à changer de métier. Etat d'esprit réversible
? Nous verrons demain.
Anne-Laure
Bell
[25.05]
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