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Histoires de Festival (15.05]

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Au paradis des films : l'enfer de choisir [16.05]

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Rencontre du troisième type avec Woody Allen [16.05]

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La Valse des apparences (17.05]

-- Croisements intérieurs [17.05]

-- Le Jour est gris [18.05]

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Deuxième mouvement symphonique [19.05]

-- Les grands écarts [20.05]


-- Confidences d'évidences [21.05]

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Michael Moore, un nounours en croisade [22.05]

-- Le Passé repensé [24.05]


-- Plage People [25.05]

-- A la recherche des mots [25.05]

-- Les dernières marches [25.05]

-- Manche finale [26.05]


 


LES DERNIÈRES MARCHES


C'est le dernier jour du Festival de Cannes. La tension est relâchée, les esprits fatigués ne rêvent que de plage. Tous ont envie de se laisser faire à ne pas penser, laisser parler la rumeur et ne pas voir les films : plébiscites pour l'Adversaire de Nicole Garcia et oubli d'Ivres de Femmes et de Peinture, le film coréen signé Im Kwon-Taek. Erreur, hérésie, ânerie bête.

Garcia, pour son troisième long-métrage, s'attaque à un fait divers qui a fait la Une des journaux. Jean-Claude Romand a prétendu pendant 18 ans être un très grand médecin de l'OMS. Il a menti à sa femme, à sa famille, à ses amis, à sa maîtresse, à tout son entourage. Il les a tué avant que ceux-ci ne se rendent compte de la supercherie. La réalisatrice nous donne tout le suc de son sujet dès l'ouverture. Sur une musique tragique, Daniel Auteuil apparaît défait, sombre. Sur son costume cravate, quelques tâches de boue à l'épaule droite. On ne voudrait pas tant les voir. Pourtant la caméra insiste lourdement. L'homme à l'apparence ordinaire est tâché : on ne peut ignorer la métaphore. Il appelle sa femme, ses enfants, personne ne répond. Silence dramatique, plans fixes dramatiques, acteur dramatique. Pas de vie, pas de rires, l'air ne circule pas, l'espace est confiné. Aussi Jean-Marc Faure, pendant fictionnel de Romand, ne trompe personne. On se demande alors, comment son entourage peut ignorer sa folie. Sont-ils à ce point aveugle où font-ils semblant ? Ils mettent manifestement trop de bonne volonté à ignorer pour être crédibles. Ce qui nous charmait dans Le Fils Préféré ou Place Vendôme émanait d'une évidence simple, en dépit des situations complexes exposées. Deneuve incarnait parfaitement le rôle de cette bijoutière alcoolique. De même Lanvin exprimait avec une justesse touchante les affres d'un fils tiraillé par des sentiments contradictoires. Ici Auteuil en fait des tonnes. Face à lui Cluzet, Devos et Pailhas ne jouent pas dans le même registre,. Ils sont bons mais ne peuvent faire des miracles et renverser la machine. Jean-Marc Faure est avant tout un malade, la réalisatrice le veut ainsi. Les partenaires de jeu doivent faire comme s'il l'ignoraient, malheureusement la supercherie ne trompe personne. Une velléité d'auteur, prétentieuse et déplacée est ainsi présente à chaque plan. Laborieuse, la construction chronologique est décousue. Présent passé se mélangent sans grand intérêt pour le spectateur. Au contraire, cela alourdit l'histoire artificiellement. Le rythme lent ennuie plus qu'il ne crée une quelconque tension.

On reste étonné devant ce médiocre résultat car ce sujet, le paroxysme du mensonge, semblait pain bénit pour une actrice-réalisatrice. Le sujet est une matière pour faire un grand film. Malheureusement, Nicole Garcia ne la prend jamais simplement. Toujours le fait divers lui échappe et le spectaculaire, le monstrueux de la situation s'octroie la première place.

Dernier film de la compétition, Ivres de Femmes et de Peintures, réalisé par le coréen sexagénaire Im Kwon-Taek est le plus bel émerveillement de ce festival. Belle surprise de dernière minute. Ohwon, est un peintre de génie, dans une Corée de la fin du XIXème siècle, bouleversée par les occupations étrangères et les changements politiques incessants. Admiré par tous, il doit lutter pour faire exister ses créations fantasmées. Ivres de femmes et de peinture est un film de combat. Celui de l'artiste contre lui-même, contre ses admirateurs. "Les gens trouvent dans ma peinture ce qu'ils cherchent, il faut que je sorte de cela" déclare le peintre. Sa quête devient alors charnelle, et désespérée, tentant toujours de pénétrer sa peinture. Les poils du pinceau caressent alors la feuille de façon plus ou moins rageuse selon la justesse supposée du trait. La tragédie des ratés, des déceptions face au résultat, font naître la rage. L'encre est le sang versé pour faire exister l'image en accord avec un idéal fantasmé. La lutte est celle de l'artiste contre la matérialité du papier, contre une complaisance qu'on lui autoriserait. Le peintre a un projet plus grand que ce qu'on attend de lui. Il pourrait pour vivre honorablement continuer de reproduire des "Fleurs et Oiseaux" ou des dessins pornographiques. Il a suffisamment d'admirateurs satisfaits de ces images. Pourtant il cherche autre chose, une image accordée avec son instrument intérieur. Seule l'ivresse peut soigner la détresse de la quête infinie. Jouir grâce à une femme, grâce à l'alcool, avoir accès autrement à ce que la peinture peut faire ressentir quand elle est réussie. Ohwon est un épicurien tragique. L'ivresse peut seule le soustraire aux affres turbulentes de la création, tout en lui donnant la mesure de ce qu'il veut créer. Im Kwon-Taek parvient dans un travail d'épuration à transposer cinématographiquement quelque chose de l'éternel pictural. Il montre l'immobilité en mouvement. Le vent dans les arbres, l'immensité variée d'un paysage immuable, la beauté changeante d'un cerisier en fleur. Tout cela est magnifié dans des plans frôlant l'image expérimentale. Fragiles et précieux, ils nous présentent un autre regard sur le monde. A Cannes, au milieu des palaces et des stars internationales saura-t-on reconnaître le génie coréen et le considérer à sa juste valeur ? Sans être trop naïf, on se réjouira de l'accueil favorable réservé à ce film peu évident. Puisque le petit jeu des palmes et du palmarès se fait avec un peu plus de sérieux ces jours-ci, on exprimera notre émerveillement en attribuant la récompense suprême à Im Kwon-Taek.

Anne-Laure Bell

[26.05] La Manche finale >>

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