|
LES DERNIÈRES MARCHES
C'est le
dernier jour du Festival de Cannes. La tension est relâchée,
les esprits fatigués ne rêvent que de plage.
Tous ont envie de se laisser faire à ne pas penser,
laisser parler la rumeur et ne pas voir les films : plébiscites
pour l'Adversaire de Nicole Garcia et oubli
d'Ivres de Femmes et de Peinture, le film coréen
signé Im Kwon-Taek. Erreur, hérésie,
ânerie bête.
Garcia,
pour son troisième long-métrage, s'attaque à
un fait divers qui a fait la Une des journaux. Jean-Claude
Romand a prétendu pendant 18 ans être un très
grand médecin de l'OMS. Il a menti à sa femme,
à sa famille, à ses amis, à sa maîtresse,
à tout son entourage. Il les a tué avant que
ceux-ci ne se rendent compte de la supercherie. La réalisatrice
nous donne tout le suc de son sujet dès l'ouverture.
Sur une musique tragique, Daniel Auteuil apparaît défait,
sombre. Sur son costume cravate, quelques tâches de
boue à l'épaule droite. On ne voudrait pas tant
les voir. Pourtant la caméra insiste lourdement. L'homme
à l'apparence ordinaire est tâché : on
ne peut ignorer la métaphore. Il appelle sa femme,
ses enfants, personne ne répond. Silence dramatique,
plans fixes dramatiques, acteur dramatique. Pas de vie, pas
de rires, l'air ne circule pas, l'espace est confiné.
Aussi Jean-Marc Faure, pendant fictionnel de Romand, ne trompe
personne. On se demande alors, comment son entourage peut
ignorer sa folie. Sont-ils à ce point aveugle où
font-ils semblant ? Ils mettent manifestement trop de bonne
volonté à ignorer pour être crédibles.
Ce qui nous charmait dans Le Fils Préféré
ou Place Vendôme émanait d'une évidence
simple, en dépit des situations complexes exposées.
Deneuve incarnait parfaitement le rôle de cette bijoutière
alcoolique. De même Lanvin exprimait avec une justesse
touchante les affres d'un fils tiraillé par des sentiments
contradictoires. Ici Auteuil en fait des tonnes. Face à
lui Cluzet, Devos et Pailhas ne jouent pas dans le même
registre,. Ils sont bons mais ne peuvent faire des miracles
et renverser la machine. Jean-Marc Faure est avant tout un
malade, la réalisatrice le veut ainsi. Les partenaires
de jeu doivent faire comme s'il l'ignoraient, malheureusement
la supercherie ne trompe personne. Une velléité
d'auteur, prétentieuse et déplacée est
ainsi présente à chaque plan. Laborieuse, la
construction chronologique est décousue. Présent
passé se mélangent sans grand intérêt
pour le spectateur. Au contraire, cela alourdit l'histoire
artificiellement. Le rythme lent ennuie plus qu'il ne crée
une quelconque tension.
On reste
étonné devant ce médiocre résultat
car ce sujet, le paroxysme du mensonge, semblait pain bénit
pour une actrice-réalisatrice. Le sujet est une matière
pour faire un grand film. Malheureusement, Nicole Garcia ne
la prend jamais simplement. Toujours le fait divers lui échappe
et le spectaculaire, le monstrueux de la situation s'octroie
la première place.
Dernier
film de la compétition, Ivres de Femmes et de Peintures,
réalisé par le coréen sexagénaire
Im Kwon-Taek est le plus bel émerveillement de ce festival.
Belle surprise de dernière minute. Ohwon, est un peintre
de génie, dans une Corée de la fin du XIXème
siècle, bouleversée par les occupations étrangères
et les changements politiques incessants. Admiré par
tous, il doit lutter pour faire exister ses créations
fantasmées. Ivres de femmes et de peinture est
un film de combat. Celui de l'artiste contre lui-même,
contre ses admirateurs. "Les gens trouvent dans ma
peinture ce qu'ils cherchent, il faut que je sorte de cela"
déclare le peintre. Sa quête devient alors charnelle,
et désespérée, tentant toujours de pénétrer
sa peinture. Les poils du pinceau caressent alors la feuille
de façon plus ou moins rageuse selon la justesse supposée
du trait. La tragédie des ratés, des déceptions
face au résultat, font naître la rage. L'encre
est le sang versé pour faire exister l'image en accord
avec un idéal fantasmé. La lutte est celle de
l'artiste contre la matérialité du papier, contre
une complaisance qu'on lui autoriserait. Le peintre a un projet
plus grand que ce qu'on attend de lui. Il pourrait pour vivre
honorablement continuer de reproduire des "Fleurs et
Oiseaux" ou des dessins pornographiques. Il a suffisamment
d'admirateurs satisfaits de ces images. Pourtant il cherche
autre chose, une image accordée avec son instrument
intérieur. Seule l'ivresse peut soigner la détresse
de la quête infinie. Jouir grâce à une
femme, grâce à l'alcool, avoir accès autrement
à ce que la peinture peut faire ressentir quand elle
est réussie. Ohwon est un épicurien tragique.
L'ivresse peut seule le soustraire aux affres turbulentes
de la création, tout en lui donnant la mesure de ce
qu'il veut créer. Im Kwon-Taek parvient dans un travail
d'épuration à transposer cinématographiquement
quelque chose de l'éternel pictural. Il montre l'immobilité
en mouvement. Le vent dans les arbres, l'immensité
variée d'un paysage immuable, la beauté changeante
d'un cerisier en fleur. Tout cela est magnifié dans
des plans frôlant l'image expérimentale. Fragiles
et précieux, ils nous présentent un autre regard
sur le monde. A Cannes, au milieu des palaces et des stars
internationales saura-t-on reconnaître le génie
coréen et le considérer à sa juste valeur
? Sans être trop naïf, on se réjouira de
l'accueil favorable réservé à ce film
peu évident. Puisque le petit jeu des palmes et du
palmarès se fait avec un peu plus de sérieux
ces jours-ci, on exprimera notre émerveillement en
attribuant la récompense suprême à Im
Kwon-Taek.
Anne-Laure
Bell
[26.05]
La Manche finale >>
|