|
MANCHE FINALE
Avant
Les bureaux du Festival de Cannes commencent à se vider. Les stands publicitaires
se replient mine de rien. Les journalistes, les producteurs,
les acheteurs et les vendeurs de films, s'ils ne sont pas
repartis à Paris lézardent sur la plage. Entre
deux mots-croisés ils parient sur le palmarès.
La règle de trois au carré du nombre de stars
américaines qui composent le jury donnerait le palmarès.
Deux films sont les sujets de rumeurs. On parle beaucoup d'Ivres
de Femmes et de Peinture. C'est le cri du cur.
Celui de la raison place Polanski gagnant. Le Pianiste
a créé ici un consensus mou. Sujet sans surprises,
c'est l'histoire de Wlasdyslaw Szpilman, brillant pianiste
polonais qui a échappé au ghetto de Varsovie,
et a survécu à la Shoah. Le réalisateur
polonais, ayant lui-même survécu au bombardement
de Varsovie et au ghetto de Cracovie a souhaité recréer
cette période de sa vie. Tout le monde s'accorde pour
dire que ce film est un exercice académique sans surprises.
Certes le sujet est triste et grave, il fait pleurer grand-mère,
d'ailleurs Sharon Stone aurait versé quelques larmes
en applaudissant le film. Info ? Intox ? Sachez alors que
David Lynch est peintre et Michelle Yeoh est asiatique. Je
retiens la balourdise de Régis Wargnier et j'ajoute
la complexité de Ruiz divisée par celle de Claude
Miller
A mesure de ces chroniques vous saurez que j'adhère
au cri du cur qui est aussi pour moi celui de la raison.
Je retiens de ce festival l'impertinence de Michael
Moore qui mériterai un prix spécial du jury
pour Bowling for Columbine.
De même j'attribue un prix de la mise en scène
à Elia Suleiman pour Intervention
Divine. Je salue Irréversible
avec une palme pour Monica Bellucci. Je récompense
Jack Nicholson, si je peux j'y associe Sergio Castellito,
troublant dans le Sourire
de ma Mère de Marco Bellocchio. Puisque
je souhaite faire figurer Russian Ark et Demonlover
au palmarès je leur attribue respectivement un prix
technique et un prix du meilleur scénario, à
moins que je ne leur fasse partager le prix spécial
et celui de la mise en scène. A force d'être
sous le soleil l'esprit chavire. La seule vraie tâche
du moment, trouver "Récompense en cinq lettres"
avant d'aller s'habiller en princesse pour la cérémonie
de clôture.
Après
A mesure qu'approche l'heure fatale, les esprits s'agitent.
Toute la journée on a été content de
notre première journée de vacances en quinze
jours. Marathon cinématographique, on a le sentiment
de vivre la fin de quelque chose. Ceci participe autant de
cette ambiance électrique que cette attente du résultat
final. Les milliers de festivaliers espèrent secrètement
que le palmarès mettra en exergue le film qui les a
le plus ému. Si les prix attribués aideront
les longs-métrages lors de leur sortie en salle, ils
sont censément représentatifs d'une année
cinématographique, d'une sélection de films
présentés dans le plus grand festival du monde.
On oublie facilement que de nombreux films récompensés
n'ont pas eu de meilleurs accueils critiques que leurs concurrents
ou que les palmés ont été accusés
d'être récompensés par complaisance. Les
sujets bouleversants de La Vie est Belle ou de Dancing
in the Dark ne pouvaient pas ne pas être récompensés,
quand bien même Ceux qui m'aiment prendront le Train
était plus novateur et grinçant.
La montée
des marches précédant la remise des prix est
très parlante par ses absents. Les princesses d'un
soir se sont faites belle une dernière fois. C'est
tout le monde et personne qui monte les marches ce soir. On
remarque l'équipe de Polanski, soudée, l'absence
des français, de Sokourov
Virginie Ledoyen, éternelle
bonne élève ouvre la cérémonie.
Tout va très vite : Aki Kaurismaki, Kati Outinen, un
prix de consolation à partager, limite insultant tant
pour Im Kwon-Taek que pour Paul Thomas Anderson
Polanski
Palme d'Or, Olivier Gourmet meilleur acteur, douces et crédibles
blagues même pas révoltantes. Les mécontents
crieront à la corruption, chercheront la faille dans
le visage de tel juré, ils parieront sur un complot
entre producteurs et partenaires du festival. Rien n'y changera,
la messe est dite et à quoi bon contester les récompenses
? Certes, il est dommage d'applaudir si mollement à
la fin de deux semaines si intenses. Pourtant gardons en mémoire
le plus important : les propos de cinéma, les réflexions
sur le monde, les belles rencontres. Quitte à paraître
aveugles, on se focalisera sur les prix d'Elia Suleiman et
de Michael Moore tout en poursuivant secrètement notre
réflexion autour du film de Gaspard Noé. Il
faudra qu'on en reparle
sous d'autres prismes, sous
d'autres angles, dans d'autres festivals ?
Anne-Laure
Bell
|