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GRANDS ÉCARTS
La deuxième
semaine du Festival de Cannes commence. Le rythme s'accélère
à mesure que les cernes de tous les participants se
creusent. La présentation du dernier film d'Atom Egoyan
ce matin a été le théâtre de nombreuses
siestes de rattrapage. Il faut dire qu'il y avait de quoi
être déçu. On s'attendait à un
événement. Le cinéaste arménien
nous avait éblouis avec Exotica, captivés
avec De Beaux Lendemains respectivement présentés
ici en 1994 et en 1997. Habitué de la Croisette, il
revient aujourd'hui avec Ararat un film sur
l'histoire de l'Arménie. Soucieux de ne provoquer aucune
polémique, le réalisateur a expressément
souhaité que le film ne soit pas présenté
en compétition officielle. Attitude paradoxale pour
qui souhaite dénoncer le génocide arménien
par l'armée turque en 1915. "Ararat s'attache
au rôle que peut jouer l'art dans notre combat pour
trouver le salut après le génocide. C'est une
uvre extrêmement personnelle." explique
le réalisateur. Les vendeurs et les acheteurs de films,
les journalistes, les producteurs présents, tous rêvaient
de temps plus calme. Certains rêvaient d'un don d'ubiquité,
d'autre d'une longue nuit de sommeil, d'autre encore se remémoraient
leurs meilleurs films.
Beaucoup
plus glamour, aujourd'hui les marches du Palais ont été
foulées de concert par Leonardo Di Caprio, Cameron
Diaz et Martin Scorsese. Non, ni les beaux acteurs, ni le
grand réalisateur n'étaient venus présenter
un film en compétition. Tout ce joli petit monde a
attiré l'attention cannoise pour une bande-annonce
de vingt minutes. Le titanesque Gangs of New-York
semble enfin près d'être terminé. Gageons
que les producteurs s'acharnent à voir leurs investissements
compensés. Ceci expliquerait que la promotion soit
déjà lancée. Le film sort en février.
Les dossier de presse sont soignés. Pour un peu, comme
il y a trois ans lors de la présentation de Godzilla,
un grand hôtel arborera un mannequin en plastique de
Di Caprio vous déclarant que "la taille compte".
Quand bien même l'excitation autour des marches rouges
du festival a un côté Foire du Trône un
peu pathétique, les voir transformées en tremplin
commercial est un peu rude.
Loin de
cette petitesse cannoise, Intervention Divine
était le film à voir aujourd'hui. Le long-métrage
palestinien d'Elia Suleiman, présenté en compétition
officielle surprend la croisette. Succession de portraits
et de saynètes, il dénonce l'absurdité
du conflit israélo-palestinien de manière tragi-comique.
Entre Ramallah et Jérusalem, deux palestiniens s'aiment.
Ils ne peuvent se voir qu'aux check-point. Leur amour entravé
fait naître les fantasmes les plus fous. Lui rêve
que sa beauté fatale fasse tomber les barrages israéliens,
il l'imagine en ninja surpuissante, en wonderwoman qui arrêterait
magiquement toutes les balles. Entre rêve et réalité,
Suleiman montre la vie de tous les jours sous la perspective
de l'affrontement. Pourtant la violence de cet affrontement
vient plus de son absurdité que de sa brutalité.
Le rire semble être la seule solution pour dire toute
l'ineptie des agressions. Manifestement ce film est né
d'une urgence à exposer, dénoncer une situation
politique invivable. Elia Suleiman s'offre la liberté
de se moquer. C'est avoir un peu d'emprise sur ce que subit
le peuple palestinien. Il incarne le personnage principal
de son film, l'amoureux de Jérusalem. Celui-ci offre
un ballon rouge à sa belle. Gonflé à
l'hélium, il arbore la tête d'Arafat, et peut
voler librement au dessus de la ville sainte. Ainsi la liberté
de circulation des peuples ne serait pas plus dangereuse qu'une
baudruche. Intervention Divine provoque à Cannes
de nombreuses discussions tant cinématographiques que
politiques. La présence de la presse internationale
et notamment de la presse Israélienne est l'occasion
de débats et d'échanges passionnel - même
si les nombreux intellectuels ici présents qui condamnent
ouvertement la politique d'Ariel Sharon. Chacun rebondit sur
le film pour mettre des mots sur l'insupportable. Aussi, ce
serait une juste représentation du sentiment festivalier
que de lui attribuer une récompense, puisqu'il est
vrai que la semaine se termine par une remise des prix.
Anne-Laure
Bell
[21.05]
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