Quand le message est le média... Les arts médiatiques (ou Media arts en angl.) font des médias (radio, télé, web..) et des moyens de télé-communication (téléphonie, télé-satellite, réseaux...) leurs terrains de prédilection. Critiques, subversifs, polémiques, ou simplement ludiques, les artistes s'ingénuent à en détourner les codes, à en montrer les logiques économiques et/ou idéologiques. Florilège d'actions éphémères, d'oeuvres collectives ou de ressources critiques, essentiellement en ligne.
L'une des techniques les plus utilisées depuis que le net.art est net.art a consisté à utiliser l'erreur pour la rendre signifiante. Du détournement de moteurs graphiques à l'élaboration de bugs volontaires, tout ce qui ne "fonctionne pas" intéresse l'artiste qui voit souvent dans ces dysfonctionnements un moyen d'affirmer la suprématie de l'esprit humain et de la poésie sur la terrifiante efficacité d'une machine sans surprise. Parabole politique ou acte de résistance des créatures imparfaites que nous sommes, la mise en évidence de l'incident de parcours dans un système s'avère néanmoins de plus en plus difficile à déceler en ce début de XXIe siècle où les systèmes justement sont de plus en plus efficaces et leurs créateurs laissent de moins en moins de place à l'erreur. Toujours sur le front, il reste malgré tout des artistes à la recherche du ghost in the machine.
Photographs of HDTV errors / Robert Wodzinski / 2007
Robert Wodzinski par exemple, se passionne pour les erreurs de compression qu'on trouve régulièrement dans les fichiers vidéo circulant en ligne. Sa série HDTV, composée de screenshots de ces bouillies de pixels mis côte à côte peut ainsi être vue comme les derniers soubresauts artistiques d'algoritmes condamnés à la perfection. Avec l'évolution galopante des méthodes de diffusion numérique, on peut en effet imaginer sans peine que dans un futur très proche, ces erreurs deviendront de l'histoire ancienne, balayées bien vite par des codecs de conversion infaillibles.
youtube as a subject II / Constant Dullaart / 2008
Toujours dans le registre vidéo, Constant Dullaart s'est plus particulièrement intéressé à YouTube, et à ses fréquents écrans noirs. Dans sa pièce "youtube as a subject II", on découvre ainsi les trois erreurs possibles rencontrées sur le site de partage de vidéo. Vidéo supprimée par l'utilisateur, pour cause de contenu frauduleux ou interdite d'incrustation, ces trois écrans noirs, associés à un quatrième conçu par l'artiste, changent donc de statut pour devenir les parties d'un poème graphique nimbé de mystère. Quelles étaient en effet les vidéos en question ? Et où sont-elles passées ? Peut-être qu'un jour, Constant Dullaart ajoutera à sa liste le dernier message d'erreur qu'on peut trouver sur YouTube, et utiliser du même coup la dose d'énigme contenue dans ces mots : "Cette vidéo n'est pas disponible dans votre pays." Une vidéo pas disponible en France ??
Pour finir, petit voyage vers le futur avec la douce erreur 404 de Kari Altmann. Si les fichiers .htaccess permettent depuis bien longtemps la personnalisation de l'erreur 404, bien rares sont les exemples d'utilisation artistique de cette fonctionnalité. La vidéo SOFT 404, en offrant au spectateur l'exemple contemplatif de l'erreur, est peut-être l'évocation d'un avenir où les codes d'erreur serveur seront des oeuvres à part entière devant lesquels nous pourrons nous recueillir, plutôt que de vociférer devant le témoin numérique d'une fausse route.
Publié à l'origine en 2007, c'est Rhizome qui nous ressort ce FPS à la maison, vidéo réalisée par Nate Hitchcock. Que les gamers qui ne ressentent pas un certain frisson face à cette évocation rudimentaire d'un jeu à la première personne me jettent la première rafale d'AK47. Avec un seul doigt braqué et un malheureux téléphone, l'artiste parvient en effet à reconstituer tout ce qui fait le sel de ce type de jeu, et nous questionne en plus sur nos réflexes conditionnés par leur usage intensif. Ben oui, Nate... Faut regarder derrière les portes !
L'année dernière, l'élection américaine de Miss Teen avait provoqué l'hilarité (et la consternation) générale, quand Miss Caroline du Sud avait tenté de répondre à une question sur l'éducation des jeunes américains. Sur YouTube, les parodies de son speech incompréhensible de 30 secondes, mélangeant Afrique du Sud, Irak et "pays asiatiques" était vu plusieurs millions de fois.
La puissance médiatique de ce discours insignifiant a été tel que l'artiste Mark Callahan a décidé de s'en emparer pour du même coup rendre hommage à Douglas Gordon et à son installation "24 hour Psycho", laquelle présentait une version ralentie et muette du film de Hitchcock, d'une durée de 24 heures. "24 Hour Miss South Carolina", c'est donc la vidéo désormais culte de Miss Caroline du Sud, muette et ralentie, figée dans un image par image gracieux et effrayant, qui toujours conservera son mystère insondable. Car pour paraphraser Bergson, "vous aurez beau rapprocher à l'infini deux instants ou deux positions, le mouvement se fera toujours dans l'intervalle entre les deux, donc derrière votre dos". Et la réalité du discours de Miss Caroline du Sud nous restera à jamais innaccessible.
Daito Manabe se présente comme artiste et programmeur et comme il le dit lui-même, ne fait rien de plus que saisir des signaux et les transformer, souvent grâce au logiciel MaxMSP. Après le très poétique "Smile less noise", où une jeune fille couverte de capteurs avait le pouvoir de faire taire le bruit par la force de son sourire, l'artiste japonais continue son exploration du visage en s'infligeant de micro-décharges électriques. A partir d'une musique composée par l'artiste, le dispositif excite électriquement un muscle spécifique du visage en fonction de la note jouée. Au final, Manabe obtient un clip à peu de frais... si on excepte la sensation pour le moins désagréable.
Ceux qui se sont déjà un peu frottés à la programmation de générateurs de textes et autres détournements de newsfeeds comprendront le tour de force d'Antoine Schmitt avec son récent Time Slip.
L'idée de base est extrêmement simple et consite à changer le temps dans lequel sont formulées les infos du jour. Du présent, la dépêche se retrouve ainsi exprimée au futur et par exemple, au lieu de "mourir aujourd'hui", Béatrix Beck "va mourir aujourd'hui". Les infos sont bien sûr réelles et extraites des fils d'infos.
L'effet obtenu est vraiment surprenant, et provoque à la fois cette impression étrange de vision du futur, comme l'exprime Jo-Anne Green sur Networked Performance, mais aussi, en français seulement, cette curieuse sensation de temps suspendu. Pourquoi seulement en français ? Tout simplement car la technique employée pour modifier le temps est sensiblement la même, en anglais et en français. Ainsi, le temps futur anglais est composé à l'aide du participe "will" et conjugue l'info au futur simple, lui conférant un caractère définitif et solennel, cette puissance de l'oracle dont parle Jo-Anne Green. En revanche, en français, l'adjonction du participe "aller" ne transforme pas la phrase de la même manière. Et au lieu d'obtenir, par exemple, "Le PSG gagnera 3-0", Time Slip écrit "Le PSG va gagner 3-0". Cette légère différence change tout pour le spectateur français, puisque dans la première version (comparable à la version anglaise), on est face à une certitude indépassable, gravée dans le marbre. Dans la seconde en revanche, on aura plutôt la sensation que les événements prédits ne vont pas nécessairement se produire rapidement, et peut-être même pas du tout, mais qu'ils menacent de se produire.
Toutes les infos qui défilent sont donc des futurs probables et non certains, transformant notre vision du monde actuel en immense somme de possibles dont la réalisation aura lieu sous peu mais peine à arriver. Cette subtilité grammaticale, pas nécessairement prévue par l'artiste, ajoute un degré supplémentaire à cette oeuvre en ligne déjà passionnante.
C'est encore à l'état de projet, et ça risque de ne pas voir le jour avant 2009, mais je ne résiste pas à l'idée de vous parler de "Intercepted Tales" de Ilona Gaynor et Sam Williams. On ne sait pas encore très bien comment se présentera l'objet fini, mais les deux exemples présents sur le site de l'artiste en disent déjà long.
En résumé, l'oeuvre se propose de revisiter les contes de fées populaires en équipant les personnages d'une technologie moderne, et ce afin de les aider dans leur quête. Ci-dessus donc, vous pouvez découvrir le petit chaperon rouge qu'il suffirait d'équiper d'un GPS pour lui permettre d'arriver sans encombre chez sa mère-grand. L'idée est brillante et peut être déclinée à volonté. Ne reste plus qu'à attendre une présentation publique de ce projet achevé.
Magie du web, c'est en réponse au TwittGenerator de Yann Le Guennec dont nous parlions ici qu'Indira Montoya a conçu son "Facebook-me!". Le principe est le même, c'est à dire aller récupérer le flux de search.live.com pour générer automatiquement des messages qui seront ensuite injectés (ou non) par l'internaute sur son compte Facebook.
Facebook, Twitter, même combat. Aucune raison en effet de dénoncer une hype naze et laisser l'autre s'en tirer. L'injustice est désormais réparée et les robots peuvent enfin dérouler leur poésie surréaliste sur les deux plateformes.
Jour J pour les Américains qui vivront ce soir le dénouement d'une des campagnes politiques les plus exitantes de leur histoire. Depuis près de deux ans maintenant, John McCain et Barack Obama parcourent les 50 états et enchaînent meeting sur meeting, avec chaque fois un texte différent à dispenser à leur auditoire. Différent, parce que désormais, tout ou presque est enregistré, décortiqué, diffusé, à tel point que les foules amassées dans les stades ne représentent au fond qu'un petit pourcentage de la cible de ces discours. Et puisque tout le monde peut tout voir et tout entendre, il convient de ne pas se répéter. Pourtant, fondamentalement, le message reste le même, et les techniques qui permettent de le faire passer sont identiques.
Vous connaissez tous les graphiques et autres analyses sémantiques de discours politiques dont nous relatons l'existence depuis plusieurs années, et dont Jean Véronis est devenu l'incontournable expert. Décomptes de mots employés, références à "moi", "eux" ou "nous", martelement de phrases récurentes, toutes ces techniques de réthorique nous sont désormais familières mais jusqu'à aujourd'hui, il nous fallait encore attendre l'analyse poussée d'un spécialiste pour nous éclairer sur les méthodes particulières d'un candidat ou d'un autre.
Le groupe de designers et artistes américains Sosolimited a monté le niveau d'un cran en proposant, pendant tout le mois d'octobre, cette même méthode d'analyse sémantique, mais présentée en direct, au moment même de la diffusion d'un débat télévisé, sous la forme de performances vidéo.
Basé sur un logiciel de reconnaissance de texte, ReConstitution 2008 présente ainsi en temps réel des décomptes de mots qui se classent automatiquement, offrant pour chacune des prestations des candidats une image fidèle de leurs champs lexicaux au moment même où ceux-ci sont en train de parler.
Bien entendu, ça, c'est la théorie, mais on ne vous cachera pas que la technologie employée nous paraît quelque peu floue, et que derrière cette idée intéressante, on aurait tendance à renifler le hoax, sans pour autant que ceci ôte quoi que ce soit au projet. Mais puisque Sosolimited se refuse à mettre en ligne des captations de leurs performances, et invite le public à venir vérifier de ses propres yeux, on en restera à la version officielle et aux quelques exemples, déjà très parlants, disponibles sur leur site.
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