L'avant-garde sans le savoir (7)Dans "Le Chateau" de Kafka, il y a ce personnage qui indéfiniment raconte la même histoire. On est à première vue face à l'une de ses nombreuses vidéos purement exhibitionniste où un modèle sans visage s'expose pour le bonheur d'internautes voyeurs. Des jambes serrées dans un collant opaque, des chaussures à talons dans lesquels un pied gigote comme pour dire bonjour à la caméra, et en arrière-plan, les câbles emmêlés d'une prise multiple qui nous racontent que nous ne sommes pas dans un espace privé, mais bien au bureau. Sous le bureau, pour être précis. Un brin de fétichisme lynchien fait s'attarder l'objectif sur le détail démesuré d'une chaussure, et soudain, alors que le voyeur s'attend à une reproduction des codes de l'érotisme héritée de la scène des jambes du Emmanuelle original de 1974 ("Lui n'aura que tes jambes. Un seul homme ne t'aura pas toute entière."), la vidéo bascule dans un gros plan extrême et pénètre littéralement la texture du collant. L'érotisme a disparu, poussé dehors par l'abstraction, et quand la mise au point réussit à capter les mailles du nylon, la perspective s'inverse pour changer le petit en grand, le détail en paysage. A ce moment, la fascination fétichiste du collant l'a emporté sur celle des jambes, jusqu'à l'absurdité d'une caméra posée à même la matière synthétique. D'une vidéo supposée érotique, on est passé à une manifestation obsessionnelle, et les autres films du bien nommé Strumpfhosenlover (littéralement : l'amoureux des collants) en sont la confirmation. Le même modèle, sans visage, répète les mêmes mouvements, dans le seul but de montrer ses collants, et rien que ses collants, en une effrayante galerie de contre-plongées presque identiques, où les variations (de couleur, de texture) ne peuvent plus être comprises que par une autre victime de la même obsession.
![]() De retour dans le Chateau de Kafka, où on est contraint d'entendre encore et encore la même histoire, l'aspect sensé du récit s'érode, les codes classiques de la représentation s'évanouissent, et ne reste plus que la folie, au coeur même du monde du travail, où la passion incompréhensible pour un bout de tissu synthétique l'emporte sur tout le reste : le bureau, le parquet lisse, et bien entendu, la femme elle-même.
Commentaires
De O\'Neill, posté le 01.03.08 à 13:16
![]() Quelle recherche, avec toujours un appui culturel, c'est passionnant, et d'un professionnalisme rare. De P, posté le 01.03.08 à 16:35 ![]() Toujours impressionné par cette série d'avants-garde sans le savoir. Bravo, vivement la suite. De Troudair, posté le 03.03.08 à 08:01 ![]() Merci à vous deux pour ces commentaires. Ca peut paraître anodin, mais étant donné que cette série est loin de recevoir un accueil unanime, les remarques positives sont toujours bienvenues ! De vento, posté le 04.03.08 à 09:55 ![]() C'est pas parce qu'on ne dit rien qu'on n'apprécie pas :-) De 2to, posté le 11.03.08 à 00:12 ![]() Br... De blomki, posté le 11.03.08 à 10:12 ![]() @vento, je crois que Troudair parlait de la série "les avant-gardes sans le savoir". C'est toujours intéressant de lire vos billets mr. Troudair, on attend la suite ! Ajouter un commentaire |
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