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L'art numérique français mort-né

Posté par Troudair le 25.01.08 à 11:04 | tags : media art, politique

On peut difficilement continuer à énumérer sur ce blog les nombreux projets internationaux dans le domaine des arts numériques, chercher tant bien que mal quelque chose à dire sur la production hexagonale, et passer sous silence la situation budgétaire catastrophique dans laquelle se retrouvent tous les foyers de création et de diffusion en France aujourd'hui.
Alors puisque Libération se fend d'un article sur le sujet, profitons de l'aubaine pour une petite explication de texte.

 



Financer l'art numérique

Depuis quelques années, la France accuse un retard conséquent dans les systèmes de financement de l'art numérique. Entre deux chaises, faisant intervenir des disciplines variées (danse, théâtre, musique, audiovisuel), le multimédia en général n'a cessé de poser problème au Ministère de la Culture, lequel n'a jamais vraiment su quels types de subventions lui accorder. Créé au début de la décennie, le dispositif Dicréam est l'exemple symptomatique de cette situation. Ce fonds consacré à la production d'oeuvres multimédia s'est en effet étrangement retrouvé hebergé par le CNC (Centre National de la Cinématographie), alors que dans sa grande majorité, la production numérique avait plutôt tendance à explorer les champs du spectacle vivant, voire de l'art contemporain. Mais comme les budgets d'Etat consacrés au théâtre, à la danse ou aux arts plastiques, étaient déjà bien maigres, il était bien difficile de convaincre les professionnels de ces secteurs de partager un gâteau déjà peu garni.

Certes, depuis 1998, le réseau ECM (Espaces Culture Multimédia) offrait aux artistes numériques des lieux de création et de diffusion adaptés, mais très largement financés par le système des emplois-jeunes, leur fonctionnement s'est rapidement retrouvé entravé quand les aides de l'Etat sont arrivées à échéance. Rappelons au passage que le dispositif emploi-jeune permettait à une structure de financer jusqu'à 70% du salaire d'un employé pendant 5 ans. Quand on connaît le modeste budget d'un ECM et l'importance de la masse salariale dans n'importe quel plan de financement, on comprend à quel point la pilule a été difficile à avaler. Or, pour maintenir l'activité des ECM malgré cette augmentation de frais de fonctionnement, le Ministère de la Culture concédait bien volontiers que rien n'avait été, ni ne serait jamais entrepris.

Depuis quelques années, donc, l'objectif du dispositif ECM consistait essentiellement à réduire le nombre de labels accordés, délabéliser les structures les plus fragiles, tout en espérant que ceci pourrait assurer une sécurité relative aux plus efficaces d'entre elles. Un plan de sauve-qui-peut qu'on ne peut pourtant pas reprocher aux responsables de ce dispositif, tentant tant bien que mal de préserver aux moins quelques lieux avec le peu de financement dont ils disposent.

Seul moyen actuel de développer une production et une diffusion d'oeuvres d'art numérique, les ECM étaient donc tout malgré tout voués à la disparition, et ce, malgré toutes les annonces pleines de bons sentiments des élus (nationaux et locaux), assurant vouloir "développer le domaine des nouvelles technologies, encourager l'innovation, blablabla"...

 

Explication de texte

C'est dans ce contexte déjà bien miné moralement que déboule Nicolas Sarkozy, pape de la rupture et de la libération de la croissance, avec dans ses bagages Christine Albanel dans le rôle de l'apôtre du patrimoine et de la vieille pierre. Pourtant, si les secteurs culturels traditionnels (spectacle vivant, arts plastiques, etc.) avaient de sérieuses raison de s'inquiéter, le domaine de l'art numérique pouvait au contraire nourrir quelques espoirs puisque au moins, le peu de discours de campagne du candidat Sarkozy qui parlaient de culture insistaient sur l'intérêt vital de développer le secteur des nouvelles technologies... afin d'être compétitifs, bien sûr. Ainsi, le théâtre allait sombrer, la danse se retrouver dans les MJC, l'art contemporain chez François Pinault, mais au moins, l'Etat allait donner un peu plus de moyens aux arts numériques.

C'était d'ailleurs l'un des points évoqués dans la lettre de mission à Christine Albanel en août dernier, dans laquelle le président affirmait :

 

Quant à la révolution numérique, elle doit être l'occasion de conduire un public toujours plus nombreux vers le patrimoine culturel français et de langue française, et vers la création contemporaine. L'Etat peut l'encourager par la mise à disposition gratuite, sur Internet, du patrimoine public ou financé par des fonds publics, et par l'incitation à la diffusion numérique croissante des contenus culturels privilégiant des solutions innovantes, interactives et éducatives.

On y parlait certes toujours de vieilles pierres, mais la création contemporaine semblait elle aussi faire partie du voyage.
Et la petite phrase, quelques pages plus loin, demandant à la ministre "d'accorder une attention particulière aux arts numériques interactifs" n'était pas pour déplaire aux acteurs du secteur.

Sauf que tout ça était bien sûr trop beau pour être vrai, et qu'en fait d'arts numériques, c'était le mot "interactif" qu'il aurait fallu retenir, puisque juste après, la lettre précisait que "la France dispose d'un capital humain très recherché et de sociétés créatives dans le domaine du jeu vidéo et nous souhaitons que ce secteur soit intégré dans vos priorités".

Les conseillers de Sarkozy avaient donc tout simplement confondu "arts numériques interactifs" et "jeux vidéo", et c'est ce léger déplacement sémantique qui a mené, ces derniers mois, aux coupes budgétaires décrites aujourd'hui par Libération.

De la même manière que le spectacle vivant s'était vu amputé d'une grande partie de ses subventions, forçant le Ministère de la Culture à gracieusement lacher 35 millions d'euros devant la fronde que l'annonce avait suscitée, c'est donc aujourd'hui le monde de l'art numérique, déjà ridiculement embryonnaire pour un pays comme la France, qui se voit condamné à court terme. Et ceci n'a malheureuseent rien de bien étonnant puisqu'il suffit d'une phrase pour comprendre comment le gouvernement actuel, et son Ministère, traitent l'art en général :

La démocratisation culturelle, c'est enfin veiller à ce que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public. (...) Vous exigerez de chaque structure subventionnée qu'elle rende compte de son action et de la popularité de ses interventions, vous leur fixerez des obligations de résultats et vous empêcherez la reconduction automatique des aides et des subventions.

Pas de chichis, ni de faux semblants. La culture est bel et bien considérée comme une entreprise qui se doit de faire des bénéfices, comme n'importe quelle autre, et si le public réclame Bigard, qu'on lui donne du Bigard, en prenant bien soin de ne pas lui faire découvrir autre chose. Les découvertes et la diffusion à grande échelle sont laissées aux marchands qui auront les moyens de se payer des fenêtres publicitaires sur TF1.

Dans ce contexte, qu'on ne s'étonne donc plus de n'avoir en France qu'une production d'arts numériques artisanale, sous-financée, sans lieux de diffusion dignes de ce nom ni grand festival, et une poignée d'artistes travaillant avec les moyens du bord pour sauvegarder encore quelques temps l'idée que la culture, c'est justement donner au public ce qu'il n'a pas envie de voir, ce pour quoi il n'a pas envie de payer.

Illustration : détail du visuel de la programmation du festival Tilt, année 2006. DR





Commentaires

De Chming, posté le 25.01.08 à 17:54 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Si j'en crois le nombre de commentaires sur cet article, l'art numérique en France est bel et bien DEAD !

De Zoetrope, posté le 25.01.08 à 18:39 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
J'avais le sentiment que l'art numérique en tant que tel était de moins en moins aidé, mais que les aides étaient de plus en plus panachées dans les structures existantes (CNL, CNC, DRAC...). Ce qui correspondrait à une non-reconnaissance de "l'art numérique en tant que tel", mais à une meilleure appréciation du numérique dans l'art quel qu'il soit. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Et cette vision est-elle simplificatrice ? (je pose la question au-delà des inquiétudes et des dysfonctionnements qui touchent l'ensemble du ministère de la culture, cela va de soi)

De oui mais, posté le 26.01.08 à 16:34 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Effectivement, l'art numérique en tant que tel n'existe peut-être pas. Pour moi il s'agit plutôt d'une évolution de l'audiovisuel (premier domaine réellement multimédia).

Je comprends mal qu'on veuille une structure dédiée pour le financer, c'est plus profitable pour tout le monde si le cinéma, les jeux vidéos, ou le spectacle vivant se nourrissent des pistes explorées par ce fameux art numérique non ?

Et comment ça se passe à l'étranger ?

De Troudair, posté le 26.01.08 à 18:52 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
>Je comprends mal qu'on veuille une structure dédiée pour le financer

En fait, Zoetrope et "oui mais", vos arguments sont justement ceux des gens de théâtre et des plasticiens, c'est à dire des réseaux d'influence et de financement très solides. Ca arrangerait effectivement tout le monde que rien ne soit fait pour les arts numériques en particulier, et que ceux-ci soient utilisés tant bien que mal par les autres disciplines, en englobant ce surcout dans leur budget, ce qui est déjà le cas (à vue de nez, je dirais que 70% des aides à la production accordées par le Dicréam le sont pour des spectacles de théâtre ou de danse qui n'explorent à aucun moment la technologie, mais qui se contentent de poser un dispositif interactif bidon sur la scène). Mais moi, ce qui m'intéresse bien plus qu'un danseur en train de gesticuler devant une caméra avec Max qui tourne derrière et balance des sons débiles, c'est ce qui se passe sur le web. Et alors dites-moi... Qui finance une oeuvre de net-art ? La DRAC Arts Plastiques ? La Drac Théâtre ? Le CNC ? Vous pensez bien que tout le monde se renvoie la balle pour conserver ses budgets. C'est ce que j'avance à la fin de ce billet : s'il n'y a pas de structure de financement spécifique pour les arts numériques, alors tous les artistes du web resteront les artisans géniaux qu'ils sont aujourd'hui, sans reconnaissance ni argent pour vivre de leur talent. Maintenant, est-ce que ça, c'est un mal ? En effet, ça se discute...

De Sylvain, posté le 26.01.08 à 20:33 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Pourquoi les arts numériques devraient-ils être financés par des fonds publics ? Les conditions de production d'une oeuvre numérique ne sont pas, a priori, aussi contraignantes - sur le plan économique - que pour le théâtre ou le cinéma. Un net-artiste peut tout à fait s'épanouir, créer, développer un truc, sans avoir besoin du soutien financier de l'Etat, sans être fonctionnarisé d'une manière ou d'une autre. Ma vision vous paraîtra sans doute "libérale", voir cynique, mais je veux simplement dire que, pour un passionné, un artiste, un visionnaire, il est tout à fait possible de s'engager dans un projet sans chercher à en vivre, à gagner de l'argent. Je pense que nous connaissons tous des gens qui ont des boulots "alimentaires" (rien de péjoratif là-dedans, on peut même prendre du plaisir à occuper un job alimentaire !) et qui s'éclatent par ailleurs, sur leur temps libre, dans leur passion (écrire des romans, jouer une pièce, créer une oeuvre numérique, faire de la musique, restaurer une vieille baraque ...). On peut même s'engager dans des collectifs d'artistes, des associations, des groupes où les gens s'entraident pour mettre en oeuvre leur projet. Il existe également d'autres institutions que les structures étatiques pour soutenir des projets. Au fond, j'ai du mal à adhérer à l'idée que les pouvoirs publics devraient forcément, et systématiquement, soutenir la création artistique. Cela dit, il y a sans doute des choses qui m'échappent dans le process de création, et qui justifieraient de tels soutiens. Merci en tous cas de stimuler le débat et de promouvoir sur votre blog toutes ces initiatives intéressantes.

De Zoetrope, posté le 27.01.08 à 13:42 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
> 70% des aides à la production accordées par le Dicréam le sont pour des spectacles de théâtre ou de danse qui n'explorent à aucun moment la technologie, mais qui se contentent de poser un dispositif interactif bidon sur la scène

Ce qui illustrerait le fait que les institutions ne sont pas seules "coupables" de cette dérive de l'aide à la création... puisque les créateurs eux-mêmes, piégés peut-être par une grille de lecture dépassée, ne savent plus tirer de ces aides un parti réellement créatif. C'est sans doute tout le système qu'il faut revoir de fond en comble, en tentant de répondre à ces deux simples questions : de quels moyens l'Etat doit-il et peut-il se doter pour favoriser les conditions d'émergence de nouveaux talents ? Comment peut-il utiliser ces moyens pour éviter que les dispositifs mis en place soient limitatifs en eux-mêmes des conditions de création ? A ma connaissance, il n'y a pas un seul pays, pas une seule civilisation, qui ait fait l'économie d'une dépense publique sous une forme ou sous une autre en direction des arts et de la culture. Je ne pense pas que la solution réside dans le cas par cas ("les arts numériques seraient plus accessibles économiquement, donc les artistes peuvent se débrouiller tous seuls"). Le cinéma aussi était une industrie de bricoleurs au début du XXème siècle. Et l'émergence des cultures "home studio" est un vrai enjeu de création. Aujourd'hui, tout le discours est centré sur le "retour sur investissement", très bien décrit dans cet article. Il faudrait au contraire faire des choix clairs : qu'est-ce qui est de l'ordre du patrimoine, qu'est-ce qui relève de la diffusion, et qu'est-ce qui est assumé comme une dépense favorisant la création, sans "retour sur investissement" direct attendu ?

> pour un passionné, un artiste, un visionnaire, il est tout à fait possible de s'engager dans un projet sans chercher à en vivre, à gagner de l'argent. Je pense que nous connaissons tous des gens qui ont des boulots "alimentaires"

C'est possible bien sûr, et cette possibilité est d'ailleurs très précieuse. Mais je ne suis pas sûr qu'on aurait aujourd'hui autant de monde à la Chapelle Sixtine et à l'Opéra si Michel-Ange et Mozart avaient passé la moitié de leur temps à faire barman dans les gargouilles de l'époque... Par contre sur le côté non-systématique, on est vraiment d'accord. Et il faut aussi insister sur la mise en place de conditions favorables pour le mécénat qui me semblent vraiment très positives et dont on va rapidement voir les effets, quoiqu'en disent les éternels détraqueurs de 'largent "privé". Par contre, je ne vois pas comment on pourrait faire l'économie d'une réflexion de fond sur le rôle de l'Etat...

De Gégé, posté le 29.01.08 à 12:30 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Mais non il n'est pas mort!!

De Dax, posté le 31.01.08 à 16:13 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

Un projet Français a dimension internationale sur une des scène numérique : www.demoscene.tv

Un projet de télévision dédiée au monde des arts : www.watchup.tv 

A nous de construire notre culture !



De Mr.K, posté le 19.04.08 à 22:15 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
"Qui suce qui ?" résume plus efficacement l'état de l'art en France, qu'il soit numerique ou pas. Quand à oser le titre "Art numerique mort-né", ça en dit long sur le niveau de l'auteur du pamphlet.

Quand on ne sait pas, on ferme sa gueule...
... et si on l'ouvre, on évite de se l'encombrer de l'organe de l'acteur en mouvance du moment ou de pseudo-conclusions à peine dignes d'une thèse d'étudiant poil aux dents.

Mr.K - Indé' authentique, fier de l'être, et obligé de l'ouvrir quand il lit trop de conneries.

De Troudair, posté le 20.04.08 à 09:28 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
>pseudo-conclusions à peine dignes d'une thèse d'étudiant

C'est vrai que "Qui suce qui" est hautement plus élaboré.
Vous êtes sûr d'avoir lu autre chose que le titre, Mr.K ?

De françois, posté le 23.04.08 à 11:19 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Dax à Toi de construie Ta culture

De nicolas, posté le 09.05.08 à 23:53 Prévenir les modérateurs en cas d'abus

" danseur entrain de gesticuler devant une caméra avec max qui tourne et balance des sons débiles" ......????

je trouve ca triste d'essayer de défendre une catégorie artistique (le net art si j'ai bien compris, qui n'est au dmeurant qu'une des NOMBREUSES formes de l'art numérique.mais ca n'a pas l'air de vous préocupper) en en pourfandant une autre de manière aussi brutale, stupide et simpliste.  je m'étonne qu'on puisse sortir ce genre de connerie aussi simplement que ca, sans prendre le temps de justifier un peu ses propos.



De Troudair, posté le 10.05.08 à 09:28 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Ne vous sentez pas visé, Nicolas.
Je n'ai rien contre la danse en général, et la danse qui utilise les nouvelles technologies en particulier. Depuis plusieurs années, j'ai même largement contribué à diffuser ce genre de travaux devant toutes sortes de public. Ma phrase portait sur le Dicréam et sur la supercherie de beaucoup de compagnies de danse qui s'autoproclament "exploratrices des nouveaux médias" alors que leur réflexion est au point zéro de la recherche artistique. Et si je ne cite personne en particulier, c'est par correction, et non pour mettre toutes les compagnies de danse dans le même panier...

De Sophie, posté le 27.11.08 à 23:46 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
"70% des aides à la production accordées par le Dicréam le sont pour des spectacles de théâtre ou de danse qui n'explorent à aucun moment la technologie, mais qui se contentent de poser un dispositif interactif bidon sur la scène"

Je fais un devoir sur la promotion de l'art numérique et sur l'action du DICREAM, je voudrai donc savoir qu'est-ce qui vous permet d'affirmer cela? Auriez-vous des sources à me communiquer?
Pensez-vous que ce que vous dénoncer est valable pour les autres formes d'art numérique?

De Bernard, posté le 15.01.09 à 17:19 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Je ne pense pas que l'art numérique soit mort. Je viens de découvrir le site DivineFantaisie (http://www.divinefantaisie.com) et ce que j'ai vu m'a rassuré sur l'avenir de l'art numérique en France. En tant de crise, cela fait plaisir de voir ce genre d'initiatives...

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