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John Maeda (part V)

Posté par Etienne Mineur le 14.01.08 à 16:32 | tags : media art, design numérique, design

Note : cinquième billet d'Etienne Mineur consacré au design interactif. La totale : ici.

John Maeda

1995 fut l’année de la découverte par de nombreux jeunes designers français du premier livre disquette Reactive Square de John Maeda, de la série des Reactive Books publiée tout d'abord sur disquette puis par la suite sous la forme de mini-CD-Rom. Cette série fut éditée par la société japonaise Digitalogue. Cette découverte se réalisa grâce au salon du MILIA à Cannes, en effet sur ce salon (salon consacré aux éditeurs multimédias), se trouvaient presque tous les éditeurs et diffuseurs du (petit) monde du multimédia de l’époque. La société d’édition Digitalogue, avec son directeur Naomi Enami, fut un des très rares éditeurs à publier de vraies œuvres interactives originales et non pas des suites de suites d’encyclopédies soi-disant interactives. Pour les plus jeunes ;-), je vous rappelle qu'en 1995, le Web n'existait pas ou si peu et sous une forme totalement différente de notre Web contemporain. Les éditeurs « classiques » venant du monde du livre considéraient ce nouveau support numérique (le Cd-rom) uniquement comme un nouveau support de stockage, et non pas comme les prémices d'un nouveau langage porteurs de nombreux espoirs et possibilités. La majorité des Cd-roms de cette époque fut des compilations d’œuvres préexistantes sur le support papier (roman, encyclopédies…). Seul les gens du jeux vidéos avaient déjà pu entrevoir ce nouveau monde « interactif » qui allait « s'offrir » à nous dans un futur proche.

Il faut aussi noter dans ces éditeurs précurseurs, l’équipe de Voyager (New York) qui développa de nombreux CD-ROM originaux comme Poetry in Motion de Ron Mann, The Complete Maus de Art Spiegelman, Puppet Motel de Laurie Anderson, The Society of Mind de Marvin Minsky, Freak Show des Residents… Et aussi quelques réalisations françaises, notamment sous l’impulsion de la RMN (Réunion des musées nationaux). Sans oublier en 1999 Alphabet, le chef-d’œuvre de cette époque, une parfaite adéquation entre l’animation, l’interactivité et le design sonore. En effet ce CD-Rom est l’aboutissement de toutes ces recherches concernant les relations intimes que pouvaient entretenir, l’image, l’interactivité et le son. Basé sur les dessins de l’illustratrice polonaise Kveta Pacovska. Muriel Lefebvre, Frédéric Durieu et Jean Jacques Birgé ont pu développer tout un monde de poésie, de jeux, d’intelligence, de plaisir, et d’humour… basé sur l’interactivité. C’est une œuvre réellement poly-sensorielle, vous pouviez aussi bien utiliser le clavier, la souris ou votre micro pour naviguer dans cet abécédaire interactif et poétique (à se procurer d’urgence si vous ne l'avez jamais vu).

Mais revenant aux Reactives Books de John Maeda, simples et radicaux, qui furent un choc pour les graphistes (et les autres ;-), en effet cette époque était plutôt caractérisée par la fascination technique des performances techniques de la machine (est-ce fini ? ;-). C’était le règne du filtre PhotoShop et de la « 3D cheap » (les fameux logos tournant en flammes). Maeda, dans ces petites expérimentations interactives, remettait les choses en place : la qualité de l’interactivité est primordiale et signifiante, l’aspect graphique dans l’interactif n’est que secondaire. Il essayait de mettre en avant l'interactivité au détriment de l’aspect formel, il essayait de toucher cette notion d'interactivité, ou plus précisément de réactivités comme il préfère le dire. Chaque livre de sa série des Reactives Books utilisait une interface d’entrée (le micro, le clavier, la souris, l’heure de votre ordinateur et même pour finir une web cam). À chacune de ces interfaces d’entrée il proposait dix manières de l’utiliser, de la détourner, de jouer avec.
Nous retrouvions cette attitude chez de nombreux acteurs du Net Art, mais Il se concentre principalement sur l'aspect interactif et ses implications.

Quelques exemples de ses réalisations graphiques :

Best of John Maeda

© John Maeda

Il faut aussi savoir que John Maeda est d'origine japonaise, il a fait ses études aux États-Unis au MIT en tant qu'ingénieur, puis il est reparti étudier dans son pays d'origine dans une école d’Art, la Tsukuba university institute of art and design.
Il connaît donc à la fois la culture occidentale et japonaise, et maîtrise la culture technique et artistique. Bref une très grande ouverture d’esprit lui permettant d'avoir une vision très large et pertinente de notre monde de plus en plus technique.
Un autre détail, il est l’heureux papa de cinq filles, je dis ça, car ses premières expérimentations interactives furent conçues pour expliquer le maniement de la souris et du clavier à ses filles.

En 1996 John Maeda est nommé Professeur au Media Lab, MIT. Le Visual Language Workshop (initié par Muriel Cooper) change de nom en Aesthetics + Computation Group (ACG)

Il continua donc en parallèle son activité de designer et de Professeur. Sa pratique graphique toujours très proche de la programmation évolue dans une direction très formelle. En effet, il développe ses propres outils (par exemple il est à l'initiative du programme Design by Numbers) et conçoit des images uniquement faisables par code informatique (formes mathématiques très complexes, répétition à l'infini de trame, de formes…).
C’est un vrai explorateur du code informatique lié au graphisme. Il expérimente sans cesse de nouvelles voies, aussi bien pour le domaine de l'affiche que pour le domaine interactif.
En tant que Professeur on peut signaler sa grande importance dans le développement de désigners/développeurs de grand talent comme Peter Cho, Benjamin Fry, Casey Reas, Golan Levin ou même David Small (je vous conseille l'exploration de ces différents sites web).

Maeda est aussi important par son discours, préconisant de ne pas utiliser PhotoShop ou tout autres logiciels commerciaux (nous pourrions donc parler presque de discours politique à ce moment). En effet, pour lui, en utilisant un logiciel préfabriqué vous n’êtes pas vraiment libre dans vos créations (nous retrouvons ce même discours chez Richard Stallman, l’initiateur du projet GNU, mais avec une problématique très différente).
Il faut pouvoir façonner son propre outil de conception numérique afin de se libérer des habitudes et des facilités offertes par les logiciels commerciaux standardisés (Adobe is Evil ;-). Il combat activement le fait de manipuler de vieilles idées avec de nouveaux outils. Il pense que nous continuons toujours de travailler en regardant dans un rétroviseur, alors que ces nouveaux outils devraient ouvrir vers de nouvelles pistes créatives.

Mais nous pourrions objecter qu’en utilisant un logiciel comme Processing (c'est un outil permettant de programmer des animations et des images uniquement par code, ce programme est issu des recherches de Maeda et de ses étudiants), sommes-nous vraiment libres ? à en juger par les productions formelles réalisées avec ce langage nous pourrions en conclure que non ! En effet, formellement il existe une grande similitude entre ces différentes œuvres, tout comme les animations produites avec le logiciel commercial Adobe Flash qui se ressemblent beaucoup en général. Pour information, regardez cette animation (Matrix) de John et James Whitney datant de 1971 et entièrement codée sur des ordinateurs (IBM) de l’époque, cela ressemble beaucoup aux animations Flash du début des années 2000.

 

 


Chaque « Frame Work », qu'il soit un logiciel ou même un langage de programmation, entraîne donc une direction formelle très forte (nous pourrions aussi continuer la discussion sur l’influence du langage sur notre culture...).

Plus tard, John Maeda prit beaucoup de recul par rapport à cette attitude très formelle concernant le design. En effet depuis quelques années, il s'est lancé dans la quête du Saint Graal du designer : la simplicité. Il débute un blog (http://lawsofsimplicity.com/ et aussi actuellement http://simplicity.media.mit.edu/) concernant cette quête. Il en sortira un livre traitant des différentes lois de la simplicité. Il s’agit d'une réflexion sur notre rapport aux nouvelles technologies et à nos nouveaux usages. Toujours en se posant la question de savoir si les nouvelles technologies nous facilitent vraiment la vie. De quelle manière un designer peu aborder les nouveaux médias avec simplicité ? Il n'est bien sûr pas le premier (et ni le dernier !) à se poser ses questions, un des exemples les plus marquants étant l’école Allemande du Bauhaus dans les années 1920. Mais il essaye de reposer ces problèmes classiques du design dans notre nouvel environnement numérique.

Chez Maeda, on peut toujours retrouver cette fascination-répulsion pour l’informatique. Il est profondément attiré par le numérique et ses possibilités, mais il se pose sans cesse la question : à quoi sert vraiment l’informatique ?

En guise de conclusion, John Maeda vient juste d'annoncer sa nouvelle nomination en tant que directeur de la prestigieuse Rhode Island School of Design (effectif à partir de juin 2008). Arrêtant donc son aventure au Media Lab. Le voilà donc parti pour une nouvelle aventure pédagogique, dans un école beaucoup plus proche du design graphique que le Media Lab, à suivre donc avec une très grande attention.

Bibliographie :
2006 De la simplicité
2004 Creative Code, Thames and Hudson
2000 maeda@media, Thames and Hudson / Rizzoli / Bangert Verlag
1999 Design By Numbers, MIT Press
1998 Tap, Type, Write, Digitalogue Co.
1997 12 o’clocks, Digitalogue Co.
1996 Flying Letters, Digitalogue Co.
1995 Reactive Square, Digitalogue Co.

Je dois aussi signaler le catalogue de son exposition à la fondation Cartier : John Maeda : Nature (2005)
ps : je fus le concepteur graphique de ce catalogue.

Quelques liens :
son site perso : http://www.maedastudio.com/index.php
une conférence au TED : http://www.ted.com/speakers/view/id/155
et sur Fluctuat.net 

Commentaires

De Jardinier, posté le 15.01.08 à 02:59 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Très intéressant!
Jardinier sur www.bansac.fr

De Zoetrope, posté le 15.01.08 à 11:40 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Je ne connaissais que les travaux récents de Maeda (par ce blog à vrai dire) et cette mise en perspective est en effet saisissante... Chapeau, monsieur.

De Olive, posté le 16.01.08 à 23:51 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Bravo pour cet article et merci d'avoir réssuscité ce Matrix de 1971 ! Un grand bonheur de vous lire.

De alias, posté le 02.03.08 à 12:16 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Que de souvenir !!!!

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