Je me souviensPosté par Philippe De Jonckheere le 25.04.04 à 10:26 | tags : lectures
Hier j'entonnais l'air de je me souviens. C'est un air que j'aime beaucoup. Il a été écrit pour la première fois par un peintre américain du nom de Joe Brainard qui en a fait un livre intitulé I remember. Ce livre, Harry Mathews l'a offert à son ami Georges Perec qui a été très vivement impressionné par la puissance évocatrice de l'air, pourvu que l'on soigne les couplets. Georges Perec écrivit Je me souviens. Et, naturellement endeuillé par la mort de son ami Georges Perec, Harry Mathews eut à coeur d'écrire un livre, le Verger, qui lui aussi reprend cet air de je me souviens. A la fin de Je me souviens, Perec avait insisté pour que son éditeur laisse quelques pages vierges pour que le lecteur, espérait-il, puisse y consigner ses je me souviens inspirés de ceux qu'il venait de lire.En construisant la page des je me souviens, la toute première page dont j'eus l'idée en construisant le site du désordre, je pensais à une page qui ne cesserait de s'allonger au fil des ans, augmentée sans cesse par les contributions des visiteurs du site. Dans mon idée cet endroit devait refléter le côté fragile de cette mémoire, parce que dès les débuts du désordre je savais la faible longévité des sites. Par la suite je m'aperçus que j'étais mal compris sur ce point, parce que nombre de contributeurs m'envoyaient leur je me souviens par désir de sauvegarde. En soi, ces visiteurs mettent à contribution la mémoire informatique pour préserver la leur, humaine et défaillante. Je serais tenté de penser de la même façon si je ne savais les dangers ravages que craignent sans cesse les données que l'on stocke, presque à tout vent, aux quatre coins du réseau. Cette mémoire est effectivement très précise, en revanche elle disparait parfois. Elle est pareillement fragile à la notre. Nous ne serons pas sauvés sur ce point par nos machines informatiques, même les plus sophistiquées.. Il vaut mieux sans cesse entretenir sa mémoire. Le jeu de memory dont la programmation java a été conçue et réalisée par Julien Kirch vous y aide. Commentaires
De Cedric, posté le 23.08.06 à 09:02
![]() L'exercice mené par Perec, et tous les autres à la suite, a-t-il une fonction personnelle ou collective ? Ou les deux ? Comme lecteur, je ne me suis senti personnellement "concerné" que par très peu des souvenirs évoqués par Perec (je crois me souvenir qu'il se souvient qu'il y avait un cinéma à la place de l'actuel supermarché de la place d'Auteuil, non ?), et pourtant les bribes de souvenirs biographiques énoncées par Pérec fonctionnent pleinement sur moi, générant plein de souvenirs, d'idées et d'émotions indirectes. D'ailleurs, en allant me ballader sur Désordre, j'ai été de nouveau touché par les souvenirs de Perec, alors que je suis trop jeune pour ressentir, par analogie, une quelconque nostalgie personnelle. Perec rend palpable des pans de notre histoire et de notre imaginaire collectifs, et c'est forcément troublant sur le plan individuel. Par rapport aux démarches dont tu parles, Philippe, je crois que ces jeux sont vite biaisés, de toutes façons, par le fait que le souvenir ou le rappel des faits passés transforme le présent et la manière d'appréhender le passé. L'esprit encode d'une nouvelle manière des faits et des sensations qui avaient été mémorisés d'une certaine manière, et dans un certain contexte, au départ. Tout se brouille et on finit par ne plus "sentir" les choses et les souvenirs dans leur pureté originelle. Je me dis parfois qu'il ne faut pas trop toucher aux souvenirs, pour ne pas les abimer. Tiens, le générique de "Maya l'abeille", par exemple, ne signifie plus du tout la même chose pour moi aujourd'hui par rapport à hier, parce que ma fille regarde Maya l'abeille en DVD et que du coup le générique connote davantage ma vie de famille actuelle que mon enfance avec mes frères, quand nous attendions patiemment que le dessin animé arrive. La première fois que j'ai regardé Maya l'abeille avec m fille, j'ai eu un choc, tout m'est revenu, plein d'images, de souvenirs, des choses très précises et forcément émouvantes. Mais, à présent, tout cela s'émousse et le générique de Maya l'abeille n'opère plus cette fonction de madeleine. Le souvenir est abîmé. Tant pis. Bon, vous allez me trouver chiant avec ces histoires persos, donc j'arrête là. Merci Philippe pour toutes ces bonnes choses ! De Cedric, posté le 23.08.06 à 09:02 ![]() C'est encore moi ! Je voulais juste ajouter qu'il est intéressant de se demander comment des lecteurs peuvent vivre et ressentir les souvenirs ou les images proposés par des auteurs, a fortiori quand ils ne partagent pas les références utilisées, parce qu'ils n'ont pas vécu les mêmes faits/expériences/sensations (cf. les "je me souviens" de Perec par exemple ...). Finalement, c'est un ressort essentiel de la littérature, non ? Umberto Eco s'interroge sur cet enjeu dans son dernier bouquin, "De la littérature". Il s'interroge notamment, à propos des techniques de description de l'espace, sur la manière dont les auteurs peuvent élaborer des métaphores qui "parlent" aux lecteurs, même quand les lecteurs ne partagent pas la mémoire des objets utilisés dans la métaphore. Il analyse pour ce faire le vers suivant de Blaise Cendrars : " Toutes les femmes que j'ai rencontrées se dressent aux horizons Avec les gestes piteux et les regards tristes des sémaphores sous la pluie..." Suit cette analyse : " Si l'on rappelle que les sémaphores sont des signaux le long de la voie ferrée, quiconque a eu l'expérience d'un train roulant au ralenti dans les nuits de brouillard pourra évoquer ces formes fantasmatiques qui disparaissent lentement dans la bruine, presque comme en fondu, tandis qu'on regarde par la fenêtre la campagne plongée dans l'obscurité, en suivant le rythme haletant du convoi. L'intéressant, plutôt, c'est de savoir jusqu'à quel point peut apprécier ces vers quelqu'un qui est né à l'époque des trains rapides aux fenêtres hermétiquement closes (où il n'existe plus l'interdiction trilingue interdisant de se pencher). Comment réagit-on à une hypotypose qui sollicite le souvenir d'une chose qu'on n'a jamais vue ? Je dirais en faisant semblant de l'avoir vue, et justement en se fondant sur les éléments que l'hypotypose nous fournit. Les deux vers apparaissent dans un contexte ou l'on parle d'un train qui roule des jours entiers à travers des plaines interminables, les sémaphores (nommés) nous renvoient en quelque sorte à des bras qui bougent dans le noir, et l'allusion aux horizons nous les fait imaginer perdus dans un lointain que le mouvement du train ne peut agrandir, moment après moment... D'autre part, même celui qui ne connaît que les trains rapides d'aujourd'hui a aperçu par la fenêtre des lumières disparaissant dans la nuit. Ainsi, l'expérience peut aussi créer le souvenir dont elle a besoin pour se réaliser." j'aime bcp l'idée selon laquelle le lecteur "fait semblant d'avoir vu" (lu, connu, entendu, vécu ...) les choses dont parle l'auteur, qu'il s'agisse de Blaise Cendrars ou de Perec. De Cédric, posté le 23.08.06 à 09:02 ![]() En matière de listes autobiographiques, j'attire votre attention sur le petit livre publié en 87 par Jacques Drillon chez Actes Sud, et qui s'intitulait "Le livre des regrets". A la façon d'un Perec, il revenait sur son histoire personnelle en listant les regrets qu'il éprouvait. Exercice passionnant, émouvant et riche puisque, comme le dit l'auteur, le regret est un sentiment ambivalent : "Il est plaisant, en tout état de cause, de constater que le français respecte les deux acceptions extrêmes et contradictoires, mais qui se rejoignent dans leur vanité, du verbe regretter : déplorer qu'une chose ait été et ne soit plus, ou qu'une chose soit et n'ait point été évitée." Voici un extrait de l'inventaire qu'il livre : Je regrette de m'être confessé, enfant, à des prêtres méchants et stupides. Je regrette d'avoir giflé mon petit frère un jour qu'il était particulièrement doux, qu'il sou¬riait avec confiance, et ne faisait rien de mal. Je regrette les bras de mon père, qu'il ouvrait grands, du fond de son fauteuil, pour m'ac¬cueillir. Je regrette mon complexe d'Œdipe. Je regrette de ne pas être normalien : cela m'eut évité beaucoup d'ennuis avec des tas d'imbéciles. Je regrette d'avoir tant attendu des autres, quand ils ne savaient que me faire attendre. Je regrette d'avoir dépensé tant d'énergie à séduire - et d'en avoir dépensé plus encore à fuir qui j'avais séduit. Je regrette chaque seconde d'apitoiement sur soi dont je me suis accordé la jouissance. Je regrette presque toutes mes liaisons amoureuses. Je regrette de ne pas avoir entendu Mozart improviser. Je regrette de n'avoir pas eu l'enfance d'un chef. Je regrette la typo au plomb et le tir aux pigeons. Je regrette que Cioran ait accepté de me recevoir. Je regrette de n'avoir pu jouir, étant jeune, des attributs de la vieillesse : la richesse, le confort, la culture, qui, alliés à la santé, à la puissance, au cynisme, au rire, font de beaux personnages romantiques. Je regrette le rosier grimpant de la rue du Commerce. Je regrette de ne pouvoir lire Dostoïevski dans le texte. Je regrette d'avoir raté les orgies romaines. Je regrette d'avoir raté mon dépucelage. Et le sien, du même coup. Je regrette de ne pas avoir l'oreille absolue. Je regrette de toujours manquer de temps. Je regrette d'être sujet au trac. Je regrette de tant aimer me glisser dans un lit, de tant aimer dormir ("longtemps je me suis couché de bonheur", écrit Jude Stéfan). Je regrette mon insolence passée, mon indifférence à ce qui était étranger à mon plaisir, ces décisions qui n'étaient pas même des décisions. Des envies brutales, irrépressibles, tout au plus, mais qui menaient la vie plus sûrement que toute conviction, toute morale. Je regrette d'avoir travaillé pour la télévision. Je regrette toujours de voir qu'on a mal disposé les bûches d'un feu de bois. Je regrette de n'être le meilleur en rien. Je regrette d'avoir une voix médiocre. Je regrette le premier baiser que j'ai déposé sur une nuque parfumée. Je regrette mon besoin d'amasser, de dénombrer. Je regrette d'être haï par des gens à qui je n'ai rien fait, et que je ne connais même pas. Amusant : le premier de ses regrets est un clin d'oeil à Perec : Je regrette que Georges Perec n'ait pas été le premier à s'illustrer dans le genre éminent des inventaires, mais qu'il ait été précédé par l'auteur anonyme du premier livre des Chroniques, par Homère et Raymond Queneau, par François Villon et Guillaume Apollinaire, par Gustave Flaubert et Paul Eluard, par Donatien de Sade et Claude Lévi-Strauss, par Etienne Binet et Henri Michaux, par Sei Shônagon et Pascal Quignard, par Emile Zola et Charles de Linné, par Joris-Karl Huysmans et Michel Butor, par Alexandre Vialatte et Joe Brainard (dans son I remember), mais surtout par Joseph-Ernest Ménétrier, dit Emile Hodinos Josome, plus grand que tous les autres, puisqu'il poussa l'amour du genre jusqu'à le cultiver, les vingt et une dernières années de sa vie (1853-1897), au fond d'un asile de fous. Ajouter un commentaire |
Discussions en cours sur les forums :
|