Alors voilà, c'est donc ça. Depuis le temps. Depuis le temps que je me disais que j'aimerais bien, un jour, qu'on me donne la parole, que j'aurais des choses à dire, que j'aimerais bien faire connaître mon point de vue. Tant de fois avais-je imaginé que je pourrais faire part de ma colère concernant tel ou tel événement, par exemple l'incurie de notre gouvernement d'extrême droite qui depuis deux ans produit une soupe politique épaisse et indigeste en suivant les recettes du Front National ce gouvernement qui, avec les lois Perben et Sarkozy, a implémenté 11 sur 24 des propositions du programme du FN de 2002, a-t-on vraiment voté pour cela en 2002?, avons-nous en notre temps fermé les portes de nos sites pour protester, vaine protestation en somme j'avais songé aussi que je pourrais profiter de cette tribune qui me serait faite pour attirer de la lumière vers les coins obscurs des ateliers de mes amis talentueux de faire découvrir tel ou tel texte. Dans mes rêves les plus fous je pensais que je pourrais aussi me livrer à quelque numéro de trapèze, commenter par exemple l'actualité de 1984 comme si cela avait été celle du jour et tromper mon monde, ou encore écrire celle de 2025 ou de 2029, imaginez le monde de mes enfants, celui qu'ils auront à vivre et commenter. Les cinq colonnes à la une me sont ouvertes et je sucrerais presque les fraises.Alors la colère. La LEN ou LCEN (Loi sur la Confiance en l'Economique Numérique). Drôle de titre pour un cauchemar et quelle confiance en l'économique pour commencer? Confiance en cette broyeuse? Ce qui est étonnant dans ce domaine c'est qu'à force d'amendements le texte de cette loi va finir par faire une opération nulle. Au départ, ce texte invraisemblable faisait table rase de la notion de correspondance privée avec le mail, contraignait les hébergeurs à controler la léicité des pages résidentes de leurs serveurs, se promettait d'installer des frontières pour interdire dans le pays la consultation de certaines pages venant de l'étranger, du monde libre en somme, et enfin autorisait le spam. Une association parmi d'autres, l'association odebi avait réuni les signatures de deux milliers de sites accompagnées de leur mise en berne pendant la fête de l'internet. La colère grondait. Le désordre était des sites grévistes.
Mais à vrai dire soucieux de ne pas sombrer dans une paranoia systématique, j'oscillais, en l'occurence, entre la très grande peur d'une volonté politique sécuritaire de surveillance et de me dire que peut-être cette loi fascisante dans l'esprit était surtout le fait de quelque incompétence politique. Un texte de loi rédigé par un homme politique qui ne se serait jamais connecté sur internet. Et il semble que ce soit cela effectivement qui se soit produit, et, qu'à force de ruer dans les brancards les différents acteurs d'internet et notamment les hébergeurs aient fini par faire entendre raison aux relecteurs de ce texte. La notion de correspondance privée est maintenue au mail, aux hébergeurs ne seront pas conférées les autorités de censeurs, la notion amusante de barrages aux frontières est abandonnée pour l'heure, sans doute qu'une personne mieux informée a soufflé à l'oreille des apprentis nazillons que la Chine sans cesse se couvrait de ridicule et ne réussissait pas du tout à filtrer l'internet occidental, quelles étaient alors les chances de la France d'y parvenir? Aux spammeurs on gardera le loisir d'exercer leur activité nauséabonde si elle se fait au détriment d'adresses de mails commerciales, autant dire que le spam en France a encore de beaux jours devant lui, puisque tout spammeur poursuivi pourra plaider qu'il pensait inonder la boîte courriel d'une société.
J'en aurais presque ri de ces petits hommes politiques si souvent pris en flagrant délit d'incompétence de cette incompétence qui envoya aux premiers fronts de la guerre de 14-18 des fantassins habillés de pantalons rouges de Garance et de se raviser que ce n'était sans doute pas leur donner les meilleures chances d'éviter les tirs ennemis, combien de morts causées par cet entêtement?, avant qu'on ne se décide, en haut lieu, pour un choix de couleur plus judicieux. Ce que cache la loi sur l'économie numérique, même amendée, ne prête pourtant pas à sourire. C'est un fait moins connu, mais elle masque une attaque terrible de la loi informatique et libertés du 6 janvier 1978. Je n'oscille plus. Toujours avoir peur. Toujours se méfier. Ne jamais croire que les choses peuvent s'arranger. Quel inccorigible optimiste je fais!, je voulais rire et railler de tout ceci. Finalement ce n'est peut-être pas très prudent de me laisser une telle tribune, une telle fenêtre sur le monde.
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