Pénétrer dans la caverne, s'asseoir autour du feu, partager avec quelques élus la magie d'un instant secret...
Si l'on a évoqué la rareté perdue des projections d'antan, confinées dans la petite salle de poussiéreuses cinémathèques, on ne peut faire l'impasse sur ce que cette rareté a pu entraîner : connivence muette entre des spectateurs privilégiés, sensation palpable d'appartenir à un groupe, d'autant plus précieux qu'il en était restreint.
Mais bien souvent, au cours de ces projections, ce groupe se réduisait encore plus. Car dans "cinéma expérimental", il y a "expérimental", et cette bien nommée expérience n'était pas seulement sur l'écran mais aussi dans la salle, et dans l'esprit du spectateur. C'était pour ces témoins volontaires la confrontation avec une expérience physique. Certains étaient des spécialistes, experts éclairés se laissant porter par le flot de la découverte et de la nouveauté. D'autres pourtant étaient novices, ou tout simplement curieux, entrés ici par hasard ou courage éphémère "juste pour voir". Et pour peu que le programme fut un peu long, ces curieux en avaient assez, et quittaient la salle à la faveur d'un changement de bobine. Tout au long de la projection, ce qui était le groupe primitif et privilégié se désagrégeait ainsi sous l'effet de la durée, et surtout du cinéma, chaque spectateur qui sortait confiant à ceux qui restaient la fierté encore plus grande d'être encore là1.
C'est pourquoi il nous faut ici tempérer les propos de Peter Kubelka qui refusait le terme d'expérimental (voir précédent billet). Car c'est bien de ce cinéma dont nous parlons, usant d'un adjectif à bon escient tant cet art particulier peut se rapprocher d'une conception scientifique de l'art. Cinéma expérimental, ou cinéma fondamental, comme il y a une médecine fondamentale, une science dure, basée sur la théorie et l'essai et dont la finalité immédiate n'est que la dernière des préoccupations, tête chercheuse toujours en mouvement et dont le fréquent échec n'est que le passage obligatoire pour atteindre une vérité plus brillante encore.
Cinéma d'avant-garde aussi, qualificatif idéal emprunté au vocabulaire militaire pour décrire ces films qui avancent seuls sur le front. Mais au contraire des avant-garde militaires, des éclaireurs en uniforme, ce cinéma ne sert aucune armée, et l'ennemi conformiste n'est pas seulement devant lui, mais aussi derrière, commando solitaire dont les découvertes, les voies d'accès, les passages à gué, serviront à toutes les armées qui le suivent et le précèdent.


1 J'avais développé en détails cette idée de l'endurance face au cinéma dans un vieil article encore en ligne ici : Notion de performance dans le cinéma de Warhol.
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