Le cinéma expérimental à l'épreuve du numérique (4)
![]() Face à cette recherche perpétuelle, cette redéfinition constante des codes (narratifs, esthétiques), le spectateur est face à une épreuve, contraint d'endurer un objet audiovisuel auquel il ne pourra opposer que peu, souvent pas, de référents qui puissent lui permettre de comparer, et ainsi de dégager un jugement. En-durer, car devant ces objets sans aspérités auxquelles s'accrocher, le temps s'étire et devient parfois lourd, conditionnés que nous sommes par un inventaire infini de règles dont l'absence nous plonge dans un ennui pavlovien. Expérimenter cette durée, y survivre, et en ressortir gorgé de nouvelles lois esthétiques insoupçonnées, voilà l'un des enjeux du cinéma expérimental. Mais tel qu'il est diffusé aujourd'hui, un peu en salles, marginalement, mais essentiellement en ligne, ou en DVD, cet art de l'endurance s'en trouve de fait castré, autrefois maître, désormais esclave d'une simple ligne marquée d'un curseur : ![]() En offrant au spectateur le pouvoir de la durée, on l'a ôté au cinéma. En permettant au spectateur d'arrêter le temps, ou de l'accélérer à sa guise, on lui a interdit de s'y heurter de plein fouet, ce qui était pourtant l'objectif premier de cet art. Car à quoi bon le montage, le timing, le rythme, si aucune de ces valeurs n'a l'assurance de parvenir intacte jusqu'au spectateur ? Certains sites de cinéastes qui proposent en ligne leurs propres créations s'obstinent à dissimuler cette fameuse barre d'état, et avec elle le pouvoir qu'elle renferme. Mais la plupart se réjouissent de voir leurs films diffusés en DVD, découpés en séquences accessibles par des menus. Quand ce support est exploité pour ce qu'il est, quand les films qu'on y grave ont conscience du mode de lecture que cela implique, on peut faire l'expérience de superbes projets (lectures aléatoires de séquences, brouillage des codes de l'interactivité, etc.), mais dès lors qu'ils proposent le simple report d'une pellicule - objet fondamentalement linéaire - c'est l'essence du film qui s'évapore, et avec elle une certaine conscience du temps. D'une ligne droite courant inexorablement du début vers la fin (de la naissance à la mort du film), le numérique a fait du cinéma expérimental un art de l'éternité, immortel certes, mais du même coup inutile, vain et sans âme, car ce qui ne meurt pas ne peut pas être humain. (à suivre) 1 J'avais développé en détails cette idée de l'endurance face au cinéma dans un vieil article encore en ligne ici : Notion de performance dans le cinéma de Warhol. Commentaires
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