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Le cinéma expérimental à l'épreuve du numérique (4)

Posté par Troudair le 16.02.09 à 10:35 | tags : cinéma, vidéo

Pénétrer dans la caverne, s'asseoir autour du feu, partager avec quelques élus la magie d'un instant secret...
Si l'on a évoqué la rareté perdue des projections d'antan, confinées dans la petite salle de poussiéreuses cinémathèques, on ne peut faire l'impasse sur ce que cette rareté a pu entraîner : connivence muette entre des spectateurs privilégiés, sensation palpable d'appartenir à un groupe, d'autant plus précieux qu'il en était restreint.

Mais bien souvent, au cours de ces projections, ce groupe se réduisait encore plus. Car dans "cinéma expérimental", il y a "expérimental", et cette bien nommée expérience n'était pas seulement sur l'écran mais aussi dans la salle, et dans l'esprit du spectateur. C'était pour ces témoins volontaires la confrontation avec une expérience physique. Certains étaient des spécialistes, experts éclairés se laissant porter par le flot de la découverte et de la nouveauté. D'autres pourtant étaient novices, ou tout simplement curieux, entrés ici par hasard ou courage éphémère "juste pour voir". Et pour peu que le programme fut un peu long, ces curieux en avaient assez, et quittaient la salle à la faveur d'un changement de bobine. Tout au long de la projection, ce qui était le groupe primitif et privilégié se désagrégeait ainsi sous l'effet de la durée, et surtout du cinéma, chaque spectateur qui sortait confiant à ceux qui restaient la fierté encore plus grande d'être encore là1.

C'est pourquoi il nous faut ici tempérer les propos de Peter Kubelka qui refusait le terme d'expérimental (voir précédent billet). Car c'est bien de ce cinéma dont nous parlons, usant d'un adjectif à bon escient tant cet art particulier peut se rapprocher d'une conception scientifique de l'art. Cinéma expérimental, ou cinéma fondamental, comme il y a une médecine fondamentale, une science dure, basée sur la théorie et l'essai et dont la finalité immédiate n'est que la dernière des préoccupations, tête chercheuse toujours en mouvement et dont le fréquent échec n'est que le passage obligatoire pour atteindre une vérité plus brillante encore.

Cinéma d'avant-garde aussi, qualificatif idéal emprunté au vocabulaire militaire pour décrire ces films qui avancent seuls sur le front. Mais au contraire des avant-garde militaires, des éclaireurs en uniforme, ce cinéma ne sert aucune armée, et l'ennemi conformiste n'est pas seulement devant lui, mais aussi derrière, commando solitaire dont les découvertes, les voies d'accès, les passages à gué, serviront à toutes les armées qui le suivent et le précèdent.


Face à cette recherche perpétuelle, cette redéfinition constante des codes (narratifs, esthétiques), le spectateur est face à une épreuve, contraint d'endurer un objet audiovisuel auquel il ne pourra opposer que peu, souvent pas, de référents qui puissent lui permettre de comparer, et ainsi de dégager un jugement. En-durer, car devant ces objets sans aspérités auxquelles s'accrocher, le temps s'étire et devient parfois lourd, conditionnés que nous sommes par un inventaire infini de règles dont l'absence nous plonge dans un ennui pavlovien.

Expérimenter cette durée, y survivre, et en ressortir gorgé de nouvelles lois esthétiques insoupçonnées, voilà l'un des enjeux du cinéma expérimental.
Mais tel qu'il est diffusé aujourd'hui, un peu en salles, marginalement, mais essentiellement en ligne, ou en DVD, cet art de l'endurance s'en trouve de fait castré, autrefois maître, désormais esclave d'une simple ligne marquée d'un curseur :


En offrant au spectateur le pouvoir de la durée, on l'a ôté au cinéma.
En permettant au spectateur d'arrêter le temps, ou de l'accélérer à sa guise, on lui a interdit de s'y heurter de plein fouet, ce qui était pourtant l'objectif premier de cet art. Car à quoi bon le montage, le timing, le rythme, si aucune de ces valeurs n'a l'assurance de parvenir intacte jusqu'au spectateur ?
Certains sites de cinéastes qui proposent en ligne leurs propres créations s'obstinent à dissimuler cette fameuse barre d'état, et avec elle le pouvoir qu'elle renferme. Mais la plupart se réjouissent de voir leurs films diffusés en DVD, découpés en séquences accessibles par des menus.
Quand ce support est exploité pour ce qu'il est, quand les films qu'on y grave ont conscience du mode de lecture que cela implique, on peut faire l'expérience de superbes projets (lectures aléatoires de séquences, brouillage des codes de l'interactivité, etc.), mais dès lors qu'ils proposent le simple report d'une pellicule - objet fondamentalement linéaire - c'est l'essence du film qui s'évapore, et avec elle une certaine conscience du temps.

D'une ligne droite courant inexorablement du début vers la fin (de la naissance à la mort du film), le numérique a fait du cinéma expérimental un art de l'éternité, immortel certes, mais du même coup inutile, vain et sans âme, car ce qui ne meurt pas ne peut pas être humain.

(à suivre)

1 J'avais développé en détails cette idée de l'endurance face au cinéma dans un vieil article encore en ligne ici : Notion de performance dans le cinéma de Warhol.





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