Le cinéma expérimental à l'épreuve du numérique (3)On a longtemps qualifié "Meshes of the afternoon" de Maya Deren, de film mythique.
Et on a pu employer le même adjectif pour d'autres oeuvres, comme "Invocation of my demon brother" de Kenneth Anger, ou encore "Exploding Plastic Inevitable" de Ronald Nameth. Ces quelques exemples, et bien d'autres, d'oeuvres dites "mythiques" ont pu bénéficier de ce qualificatif pour deux raisons. La première, bien entendu, fut leur qualité à bouleverser l'histoire du cinéma en insufflant au septième art une liberté inédite dans le maniement de sa grammaire et de ses capacités esthétiques. Comme tout autre chef d'oeuvre, en peinture, sculpture, ou musique, ces films ont fait date et on servi de référence aux générations de cinéastes qui les ont suivis. Néanmoins, cette seule qualité n'a jamais été suffisante pour définir une oeuvre, aussi brillante soit-elle, comme mythique. Car la seconde raison, et la plus importante, c'est que ces oeuvres étaient rares. Au contraire du cinéma commercial, et malgré la possibilité technique de produire un nombre de copies infini à partir d'un seul négatif, ces films n'ont bien souvent fait l'objet que de tirages limités, en grande partie, on le devine, pour des raisons financières. Ainsi, assister à la projection d'un film de Stan Brakhage ou de Len Lye, ne constituait pas seulement une expérience esthétique, mais aussi sociale. Voir ce que peu ont la chance de voir donne au spectateur un statut d'exception, et érigé sur ce piedestal, sa vision s'en trouve à son tour modifiée. Certains de ces films dits "mythiques", d'ailleurs, ne se contentaient pas d'être tirés à peu d'exemplaires, mais imposaient en plus des dispositifs de projection interdisant leur multiplication. Leur diffusion ainsi, allait à l'encontre d'un caractère majeur de l'art cinématographique - la prolifération - pour se rapprocher d'une certaine forme d'art vivant, de théâtre en quelque sorte, pour qu'une projection se change finalement en "représentation", dans le sens dramatique du terme. ![]() A titre d'exemple, on pourrait remonter à 1927 et citer le "Napoléon" d'Abel Gance, projection monumentale en triple écran avec orchestre symphonique, qu'il n'aura guère été possible de présenter qu'une poignée de fois pour un public forcément restreint. Au delà du caractère esthétique du film, ce "Napoléon" est aussi et surtout devenu mythique car il n'était pas possible de le multiplier, et ceux qui ont pu en voir un montage mono-écran dernièrement ont tous pu ressentir ce manque, cette sensation de ne pas voir le film d'Abel Gance. Dans l'histoire du cinéma expérimental, cette même qualité d'oeuvre unique a aussi pu apparaître avec certaines oeuvres impliquant par exemple une intervention directe sur le positif (grattage, coloriage, etc.). A positif unique, représentation unique, limitation des spectateurs, et inévitablement, apparition d'une rareté qui a changé certains films en mythes, sans que leurs qualités intrinsèques soient nécessairement engagées. Dans son ouvrage de 1974, "Le cinéma visionnaire", P. Adams Sitney se sent ainsi obligé de décrire plan par plan chacun des films qu'il analyse, non pas pour les disséquer, mais dans un premier temps pour les raconter à des lecteurs dont une grande majorité n'a jamais eu et n'aura peut-être jamais l'occasion de les voir. Le conte, le mythe du cinéma expérimental aura été, pendant plusieurs décennies, une composante majeure de sa force d'évocation... ... jusqu'à ce que tout s'écroule aujourd'hui. Et c'est volontairement qu'en introduction de ce billet, j'ai placé sur les trois films cités des liens directs vers leur diffusion sur YouTube. Avec le support numérique physique dans un premier temps, et internet dans ensuite, ce qui était rare est devenu fréquent. Sans trop de difficulté, on peut donc trouver aujourd'hui, en DVD ou même en ligne, la grande majorité des oeuvres filmiques qui ont construit le cinéma expérimental du XXe siècle. Le caractère mythique de ces oeuvres, peu à peu, s'est ainsi évaporé. Il n'y a plus d'exploit à faire partie de ceux qui ont vu "Meshes of the afternoon". Il n'y a plus de frisson à s'installer dans une salle de cinéma en caressant la satisfaction, regardant autour de soi, d'être parmi la poignée de spectateurs à faire l'expérience d'une projection rare. En rendant accessible à tous, tout de suite, le catalogue du cinéma expérimental, le numérique a supprimé le mythe, fondu le conte, et changé des oeuvres qui s'opposaient majoritairement à une logique commerciale, en produits culturels. L'anthologie Stan Brakhage se trouve aujourd'hui sur Amazon aux côtés de "Bienvenue chez les Ch'tits". Doit-on pour autant se lamenter que des oeuvres superbes soient désormais accessibles à tous, et non seulement à une poignée d'initiés ? Non, évidemment. Mais à la vision de chacune d'elle, il demeure malgré tout important de se plonger dans leur histoire, et tenter, aussi difficile que cela soit devenu aujourd'hui, de ressentir ce frisson, de se plonger encore dans la chambre obscure métaphorique, accompagné de partenaires d'extase, et d'observer, dans cette état de grâce chamanique, des ombres mythiques courir sur les parois de la caverne. (à suivre) Commentaires
De Biro, posté le 16.02.09 à 17:09
![]() Dans une autre catégorie, je me rappelle avoir vu quelques fois Orange Mécanique à l'époque où on ne pouvait le voir que dans des ciné-clubs... On était pas peu fiers ! De Troudair, posté le 17.02.09 à 07:20 ![]() Héhé... pareil pour moi ! et pour pas passer pour un vieil intello, j'ajoute que j'ai ressenti la même chose quand je suis entré en fraude dans le cinéma qui passait "Basic Instinct" alors que c'était interdit au moins de 16 ans. Et pour le coup des spectateurs qui quittent la salle (le billet suivant) et la fierté d'être toujours là, hors cinéma expérimental, c'était clairement lors de la projection de "Salo" de Pasolini, où partis d'une salle pleine, on n'était plus qu'une poignée quand les lumières se sont rallumées. De PyD, posté le 17.02.09 à 12:29 ![]() La question se pose aussi pour l'art vidéo... Il n'y a pas si longtemps, expérimenter une oeuvre vidéo "historique" dans les conditions voulues par l'artiste était une chose très rare ; aujourd'hui, toutes ces oeuvres numérisées avec plus ou moins de bonheur, sont visibles sur d'innombrables sites - voir notamment le "Reflecting Pool" de Bill Viola. C'est à la fois une bonne chose pour l'artiste - un grand nombre de personnes voient l'oeuvre - et une très mauvaise - l'oeuvre n'est pas du tout vue dans les conditions adéquates. Je suis assez partagé, même si, d'une manière générale, je pense que la diffusion auprès du plus grand nombre via le Net reste préférable. http://www.dailymotion.com/video/x1id3a_bill-viola-reflecting-pool_shortfilms Ajouter un commentaire |
Discussions en cours sur les forums :
|