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Le cinéma expérimental à l'épreuve du numérique (2)

Posté par Troudair le 11.02.09 à 10:51 | tags : cinéma, vidéo
Si le cinéma n'était rien d'autre qu'une somme d'images, il serait resté dans les foires où il a commencé sa carrière.
Mais entre les images, faites mouvement par la magie de l'effet phi, est apparu un monde, tout un continent imaginaire composé par nos cerveaux avides de cohérence.
Pourtant, à la lisière de l'imagination, une impression a toujours résisté à la technique, réminiscence de temps anciens où le feu faisait danser les ombres sur les parois des cavernes. Encore aujourd'hui, il n'est pas rare pour un spectateur de prendre conscience de sa situation de spectateur et l'espace de quelques secondes, de sortir du film pour réaliser où il est, et changer le monde qu'on lui présente en succession abstraite de lumière et d'ombre.


Comme on le suggérait plus bas, l'expérience cinématographique n'est donc pas seulement l'expérience d'un film, et personne mieux que Peter Kubelka n'a su mettre en évidence cette qualité inscrite dans l'architecture de nos salles obscures. Voir Arnulf Rainer n'a rien de commun avec le fait de voir un mouvement reconstitué. Cette composante est au contraire totalement évacuée pour laisser apparaître et étendre dans la durée ce moment où le spectateur sort du film.

On entre jamais dans Arnulf Rainer (pas plus que dans l'ensemble des films dits "métriques" de Kubelka), car aucune porte n'y mène.
Ce qui est révélé par l'intermédiaire d'une telle projection, c'est au contraire l'extérieur du film, son support pour commencer - Kubelka proposant l'exposition de ses pellicules comme oeuvres plastiques à part entière (voir ci-contre) - mais aussi et surtout la salle de projection elle-même, apparaissant et disparaissant au gré des flashs provoqués par les photogrammes blancs.

Proposer un tel film sur un site de partage de vidéos a donc deux inconvénients fatals.
Le premier, c'est la perturbation du rythme désiré par le cinéaste, originellement calculé avec une précision mathématique. Lors de la lecture en ligne, en effet, l'apparition des photogrammes noirs ou blancs n'est plus seulement assujettie au choix de l'artiste, mais dépend aussi de nombreux autres facteurs tels que la vitesse du processeur de l'ordinateur qui le lit, la qualité de sa carte graphique, la vitesse du serveur qui les diffuse, sans parler des choix arbitraires effectués par la logique inadaptée du codec de compression.

Le second, c'est l'embed, c'est à dire le fait qu'une vidéo en ligne, à moins, chose rare du fait de la faible résolution, de prendre la peine de la passer en full screen, est systématiquement inscrite dans le cadre de notre écran, qui n'est pas le cadre du film. Autrement dit, la lumière diffusée par tout ce qui n'est pas le film (reste de la page, navigateur, barre du système d'exploitation) perdure pendant sa projection et détruit obligatoirement l'effet premier recherché. Voir Arnulf Rainer avec une lumière constante, c'est nier l'architecture qu'il avait pour vocation de révéler. En d'autres termes, c'est tuer la salle obscure, cette camera obscura métaphorique dont toute salle de projection est la mise en abyme inconsciente. Voir Arnulf Rainer en ligne, c'est ne pas voir Arnulf Rainer.

Ceci étant dit, en prenant l'un des exemples les plus significatifs du cinéma expérimental, est-ce que tout film de cinéma1 se détruit au contact de la diffusion numérique ? Et est-ce qu'il n'y aurait pas malgré tout de raisons de se réjouir de la mise en ligne massive de ces films rares désormais disponibles pour le plus grand nombre ?
C'est ce qu'on essaiera de voir dans la suite de cette série de billets.

1 Pour rester fidèle à Kubelka, on ne parle pas ici de cinéma "expérimental" qu'il s'est toujours défendu de pratiquer.
"Je ne fais pas du cinéma expérimental, ce sont les autres qui font du cinéma commercial. Moi je fais du cinéma."




Commentaires

De pim poum, posté le 11.02.09 à 13:41 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Cette serie sur le ciné experimental est l'une des plus interessante que j'ai plus lire sur ce blog depuis longtemps !!!
merci et bonne continuation

De Bahamut, posté le 11.02.09 à 14:35 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Je rejoins PimPoum.
Très intéressant ce rapport cinéma d'art et technologie. D'ailleurs, je serais pas étonné de voir un artiste joué avec la compression de son oeuvre.

Bref, continuez comme ça !

De Troudair, posté le 11.02.09 à 17:04 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Merci à tous les deux pour ces encouragements.
Bizarrement, cette série ne devait pas en être une à l'origine, mais à la fin du premier billet, je me suis aperçu que j'avais un peu plus de choses à dire sur cette collision récente entre cinéma expérimental et partages de vidéo...
A suivre donc...

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