La fraîcheur du poissonAvant de publier un post sur un sujet qu'on trouve intéressant, on peut avoir le réflexe de vérifier si par hasard, un autre blog ne l'aurait pas fait avant.
Fondamentalement, c'est une pratique un peu con, puisque après tout, si vous avez envie de faire partager quelque chose, pourquoi s'inquiéter de l'exclusivité ? Et pourtant, comme on peut s'en apercevoir très souvent dans ces colonnes, il y a une limite au reblogging, presque comparable à la fraîcheur du poisson dans votre hypermarché préféré. Parce que s'il y a une chose que les lecteurs techno-addicts et autres surfeurs sans planche détestent, c'est bien qu'on leur parle d'un truc qu'ils connaissent déjà. Peu importe que votre commentaire apporte un point de vue singulier sur un même sujet, ce qui est important c'est la fraîcheur du sujet, et si jamais votre produit ne satisfait pas les normes en question, les commentaires négatifs vont pleuvoir pour vous signifier que "bon ça va, on le connaît déjà ce truc, tu m'as fait perdre un temps précieux à cliquer". En d'autres termes : "il est pas frais ton poisson !" ![]() Trop de choses chaque jour, trop de fils RSS à suivre, de données à trier, d'infos à forwarder et d'autres à zapper. Dans la masse sans cesse renouvelée des informations futiles et périssables du web, il faut constamment faire des choix et juger de ce qui mérite qu'on s'y arrête, et ce qui nous fait perdre notre temps, et de plus en plus, ça n'est pas la pertinence d'un sujet qui fait sa valeur, mais bien sa fraîcheur. On peut même aller plus loin en disant que quelle que soit l'information finalement, la pratique du surf à haute dose la change irrémédiablement en "news", c'est à dire en dépêche dont l'intérêt ne réside que dans le fait qu'elle est porteuse de l'annonce d'un fait présent. Et comme tout fait présent, cette annonce a une durée de vie, au-delà de laquelle elle meurt et ne présente plus d'intérêt qu'historique. Et qui ça intéresse, l'histoire ? ![]() Le bloggeur Taylor McKnight a essayé de représenter cette tendance dans un graphique, et même si tout ça n'a rien de très scientifique, on arrive malgré tout à cette même conclusion : on peut tout dire en ligne, à condition qu'on soit dans les premiers à le dire. Au-delà, notre avis n'a plus la moindre importance, car ce qui est important pour un surfeur ou un blogger, ça n'est pas de s'enrichir au contact d'une idée particulière commentant un fait, mais au contraire de prendre possession de ce fait pour y adjoindre son propre commentaire. En résumé, c'est l'idéologie "café du commerce" qui décide de la pertinence d'une information bloggée. Comme au comptoir, un ballon de rouge à la main, les bloggeurs saisissent au vol les idées qui passent autour du zinc et se fendent de leur avis, sans nécessairement prendre en compte les autres commentaires qui fusent tout autour. Déboulez donc dans un bistrot et lancez un sujet d'actualité qui date d'il y a un mois, et vous verrez comment on va vous recevoir. Déjà débattu = histoire ancienne. Alors est-ce qu'on doit regretter cet état de fait, ou se justifier d'avoir l'outrecuidance de parler des vieilles choses ? Ici même, à contre-coeur, on le fait souvent, et autre exemple, nos confrères d'Ecrans.fr possèdent eux-aussi une rubrique intitulée "Pas tout neuf, et alors ?", dont le titre même désamorce les inévitables commentaires susceptibles de railler le traitement d'une info qui aux yeux de beaucoup, n'en est plus une. Doit-on, perpétuellement, face à n'importe quelle découverte personnelle, s'assurer qu'on n'a pas dépassé le seuil fatidique des 7 ou 8 reblogging suggérés par Taylor McKnight ? Non, de toute évidence. Se justifier, s'excuser de n'être pas là à l'exact moment de la sortie d'une information, c'est finalement encourager ce mouvement "café du commerce", c'est reconnaître que ce qu'on écrit, ce qu'on pense, n'a aucune importance et que seule compte la fraîcheur du poisson. Un blog n'est pas une agence de presse. Et même si la technologie, en particulier les fils RSS, ont mécaniquement orienté le blogging vers cette tendance, il convient parfois de remettre les pendules à l'heure, et d'assumer que si nous écrivons en ligne, c'est pour exprimer une opinion, développer une vision du monde, et que les sujets abordés ne sont que la matière à l'élaboration de cette vision. A penser nos sociétés comme des "sociétés de l'information", on reconnaît que nous ne sommes que des passeurs, des coursiers de l'information dont le moins rapide n'a plus qu'à pointer à l'ANPE. Continuer à parler des vieilles choses, sans s'en excuser, serait peut-être un pas important vers un idéal de web en fuite, vers l'idée que nous aimerions vivre non plus dans une société de l'information, une "société du poisson frais", mais plutôt dans une société de l'opinion et de la réflexion collective. Commentaires
De Fred Austère, posté le 17.07.08 à 17:09
![]() Ce sujet a été maintes fois abordé. C'est dépassé mon vieux. (smiley) De Znew, posté le 17.07.08 à 17:40 ![]() Très bon billet : il est important de relativiser cette frénésie qui donne l'impression que la plupart des blogueurs pensent plus à Google news qu'à leurs lecteurs... On est tous un peu pris en otage par cet état de fait : quand on voit un sujet déjà vu ailleurs, il est rare qu'on y retourne même si il est mieux traité dans sa version "pas fraiche". C'est assez humain en somme de ne pas y retourner. Sauf (et c'est intéressant) quand on le voit traiter par un blogueur en qui l'on a confiance : tout le monde a parlé du divorce de Nicolas et Carla, mais que va en dire Maitre Eolas ? Ils sont rares à accéder à ce statut, d'autant plus précieux. Sur la conclusion de l'article par contre j'ai un gros doute : la société de l'opinion, c'est pas justement ce qui pourrit un peu l'information ? J'ai le sentiment qu'on a au final très peu d'info, et peut-être un peu trop d'opinions (sur un mode mineur...) De Troudair, posté le 18.07.08 à 08:47 ![]() D'accord avec toi, Znew, sur le terme "société de l'opinion". En l'écrivant, je me disais que ça n'était pas exactement ce que je voulais dire, mais je n'ai pas trouvé mieux. Pour préciser donc, je dirais que le danger est réel dans les deux sens, c'est à dire d'un côté avec une presse professionnelle qui devient une presse d'opinion public (au mauvais sens du terme, c'est à dire une presse du ragot et de la rumeur) et de l'autre une sphère de commentateurs citoyens qui traitent l'information comme des journalistes, sans nécessairement se fatiguer à effectuer les recoupements et travaux d'enquête que ce métier exige. En fait, le problème a mon sens est dans la confusion entre les deux activités, une confusion entretenue par l'esthétique (designs similaires car avoir un beau blog ne coûte pas plus cher qu'un moche pour peu qu'on soit doué) et par la technique (systèmes d'automatisation et de syndication qui peuvent transformer n'importe qui en machine à publier largement). Je n'ai parlé ici que d'une partie de ce double-mouvement, tout simplement parce que l'autre aspect (l'amateurisation de la presse traditionnelle) a déjà été traité maintes fois ailleurs ! (re-smiley) De hubert guillaud, posté le 21.07.08 à 19:35 ![]() Il n'y a pas que la rapidité qui est importante, loin de là. Parler de vieilles choses n'est pas dommageable, si l'on s'en rend compte, si l'on en a conscience. Cela ne relativise pas pour autant la portée d'un billet, mais permet juste de se dire que 1. d'autres en ont peut-être déjà parlé (modestie). 2. que je dois apporter ce que d'autres n'ont pas encore apporté. Oui, nous ne sommes que des passeurs, mais peut-on pour autant être des passeurs sans mémoire, sans histoire, sans conscience ? Ajouter un commentaire |
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