Sortie il y a plus de deux ans en version originale et traduite au début de l'année chez Gallimard, cette longue autobiographie ne présente, de ce côté-ci de la Manche, qu'un intérêt extrêmement réduit pour qui n'est pas un fan absolu de l'auteur. Bien écrite, tissée habilement autour de réminiscences, de lettres et d'images filés sans souci chronologique, les 600 pages d'Amis ne sont pas d'un grand secours pour qui souhaiterait (ce qu'on pouvait attendre d'un tel pavé) comprendre comment l'une des œuvres les plus singulières et passionnantes de ces trente dernières années s'est bâtie, développée et même écrite. Centrée exclusivement sur les souvenirs de l'auteur, Expérience nécessite pour être compris de connaître, au préalable, la biographie d'Amis, son histoire, ses ascendances, les scandales qui ont rythmé sa carrière d'écrivain star et ses caprices. Au lieu de ça (et c'est tout à son honneur), celui-ci choisit de ne pas raconter sa vie mais de nous la commenter au travers d'évocations sensibles qu'il est parfois compliqué de relier à des données factuelles. La technique employée qui témoigne, s'il le fallait encore, de l'extrême intelligence de Martin Amis désamorce tout sensationnalisme, ne s'appesantit pas sur sa vie, ses divorces, son alcoolisme, ses trous noirs. Expérience ne parle pas d'où viennent les livres, du travail de l'auteur, de son rythme, ne nous dit pas s'il écrit la nuit, le matin, à la main ou à l'ordinateur, ne dit pas où il prend ses sujets. L'autobiographie est un art subtil où il faut savoir lire entre les lignes : le traumatisme de la jeune cousine massacrée par un serial killer revient ainsi fréquemment mais Amis n'évoque jamais les échos qu'il aura dans l'œuvre. Plusieurs passages savoureux font rire, amusent, mais Amis, bizarrement, se livre assez peu. La fragilité de l'homme n'explique jamais autrement qu'en creux la force de l'écriture.
Les anecdotes croustillantes sur ses problèmes dentaires (relayés largement par la presse anglaise, comme si on s'intéressait aux caries de Houellebecq), ses années de collège ultra-chic, ses dîners avec John Travolta tombent comme des cheveux dans la soupe et, bien que distrayantes, fournissent des confessions à moindre frais. On n'apprendra pas d'où vient la fascination pour les classes laborieuses et les marges (London Fields), d'où viennent les horreurs de Poupées Crevées, les failles de Réussir, la perversion de Train de Nuit. Amis parle de lui mais exclusivement à travers les autres. Ses meilleures pages vont à son père, à son ami Rob, vont à sa liaison amicale avec l'admirable Saul Bellow, à ses amitiés amoureuses. Tout cela se lit, touche, émeut, mais ne parle pas de l'écrivain. Quelques pages sur la sortie du premier roman, mais pas grand chose de personnel. Le tout très décevant et qui ne présente pas Amis sous son meilleur jour : les 100 premières pages rendent le gandin qu'il a été (bourgeois cultivé, lettré doué, journaliste naturel ou pistonné de première) puis la figure s'estompe pour laisser place à une nébuleuse. Comme si Amis ne cherchait pas à savoir, comme s'il ne savait pas que l'homme n'est pas tant dans sa vie que dans ses livres.
La seule découverte, quand on connaît l'écrivain qu'il devient (dur, implacable, tyrannique avec ses personnages-marionnettes), vient de la justesse de ses émotions, de la délicatesse qu'il aura pour accompagner les derniers jours de son père, de cette scène superbe où il parle de sa cousine avec sa tante, de sa relation filiale à l'auteur de Ravelstein. Trop peu sûrement pour donner envie de lire les romans merveilleux que sont London Fields, La Flèche du Temps ou L'Information. Trop peu tout court pour un tel exercice.
Le 4 septembre 2003 est sorti en Angleterre le dernier roman de Martin Amis, Yellow Dog. L'ouvrage a été sélectionné au dernier round du Super-Goncourt US, le Pulitzer, chassant notamment le Millenium de JG Ballard (qui sortira le 15). Il est à parier (on en reparlera plus tard) qu'investir dans ce roman vous sera plus utile que de butiner son Expérience dispensable.
Expérience
Martin Amis
Gallimard
Collection Du Monde Entier
600 et quelques pages, 27,50 Euros
Date de parution en France : mai 2003
ROCK || HIP HOP || REGGAE || ...
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
Afficher par : naissance / nationalité / métier

|
|
|
|
|
|
Zoom sur
Albert Camus / Catherine Millet / Chris Ware / Christine Angot / Chuck Palahniuk / Cormac McCarthy / Don DeLillo / Irvine Welsh / Louis Ferdinand Céline / Poppy Z. Brite / Régis Jauffret / Thomas Pynchon
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
Afficher les livres par :genres litteraires / éditeurs / années de sortie /
- Approximativement, le résumé de l'action.
- Comment rire aux éclats par ces temps lugu...
- "L'homme à l'envers", Fred Vargas
- Parution - L'Ado, la folle et le pervers
- La nouvelle, une énigme du courrier ?