Luis Sepulveda, ancien militant de l'U.I.P. (Unité populaire) condamné à vingt-huit ans de prison en 1975 par un tribunal militaire chilien pour trahison et conspiration avant d'être exilé, ne peut taire sa joie lorsqu'il apprend un matin d'octobre 1998 l'arrestation à Londres du général Pinochet. A l'instar de milliers de ses compatriotes, l'espoir qu'il nourrit depuis le coup d'Etat du 11 septembre 1973 semble devenir une réalité grâce à la pugnacité du juge espagnol Baltasar Garzon : qu'enfin soit jugé le dictateur et que justice soit rendue à tout ceux, morts ou vivants, qui, comme lui, ont refusé « d'être anéanti[s], annihilé[s] et condamné[s] à l'atroce solitude des perdants».
Pendant plus de trois ans, il rend compte des péripéties de « l'affaire Pinochet » dans El Pais, La Reppublica, Le Monde. Ses chroniques se nourrissent des souvenirs du combat du gouvernement d'Allende, témoignent des ravages de la dictature chilienne, commentent les arrêts contradictoires des différentes cours de justice, honorent ceux qui ont combattu la junte, ou rendent son visage et son histoire à quelque disparu. Au rythme des rebondissements juridiques et diplomatiques, elles balancent de l'espérance la plus folle à la désillusion la plus totale. Et, lorsque l'imbroglio juridico-diplomatique tourne à la farce macabre, qu'un Pinochet soit-disant impotent et dépressif rentre au Chili triomphant sur ses deux jambes et que «ses défenseurs se [voient] obligés de recourir à la plus misérable des astuces, le déclarer malade mental, fou » afin qu'une Cour Suprême Chilienne aux ordres l'exempte de toute poursuite pénale, le chroniqueur enthousiaste cède la place à un écrivain désabusé mais toujours combatif. Le témoignage et la vindicte se font littérature, les phrases s'affûtent au fil de l'art et de la réflexion pour devenir les armes de la justice face au crime. «J'écris parce que j'aime ma langue et que j'y reconnais la seule patrie possible, car son territoire est sans limites et son pouls un acte permanent de résistance », écrit-il.
Traduction en français d'un livre paru en 2002 aux éditions Aún creemos en los sueños / Publications du Monde diplomatique, cette compilation d'articles de Luis Sepulveda n'est pas exempte de longueurs ni de répétitions. Cependant, l'unité du livre n'en souffre pas trop : le regard de l'auteur sur l'affaire Pinochet est incisif et riche d'enseignements. Page après page, nous somme amenés à reconsidérer nos souvenirs, à réévaluer notre propre histoire, notre propre comportement, qu'ils soient individuels ou collectifs. Force est de constater alors qu'au vingtième siècle l'absurde a triomphé, et que s'il est une folie avérée et difficilement curable, c'est bien celle d'un monde livré à l'envie et au crime. A ce terrible diagnostic, Sepulveda ne voit qu'un remède déjà prescrit par Primo Lévi : le devoir de mémoire. En cela, La Folie de Pinochet sort de la simple révolte anecdotique pour s'inscrire dans une longue tradition de militance littéraire.
La Folie de Pinochet
Luis Sepulveda
Traduit de l'espagnol par François Gaudry
Editions Métaillé, 112 pages, 13 €
[illustration : Luis Sepulveda. Photo Daniel Mordzinski]
Chronologie : L'affaire Pinochet
16 octobre 1998 : Le général Pinochet, hospitalisé à Londres suite à une hernie discale, est arrêté par les forces de police britanniques sur mandat international du juge espagnol Baltasar Garzon. Il est, entre autres crimes, accusé de génocide, tortures et séquestration.
28 octobre 1998 : La Haute Cour de Justice de Londres invalide le mandat d'arrêt. Dans les attendus, « l'immunité due aux anciens chefs d'Etat ».
11 et 12 novembre 1998 : Après l'Espagne, la Suisse et la France demandent l'extradition de l'ancien dictateur.
25 novembre 1998 : La Haute Cour de la Chambre des Lords juge par trois voix contre deux que l'immunité ne s'applique pas pour Pinochet.
9 décembre 1998 : Jack Straw, ministre de l'Intérieur britannique, autorise la procédure d'extradition à reprendre son cours.
17 décembre 1998 : En appel, les Lords se déjugent, au motif qu'un des leurs était lié à Amnesty International. Le cas doit être réexaminé.
24 mars 1998 : Le refus de l'immunité de Pinochet est confirmé par les Lords, mais seulement pour des crimes commis après 1988 (le dictateur a quitté le pouvoir en 1990).
12 janvier 2000 : Jack Straw décide de laisser Pinochet rentrer au Chili. Les motifs seraient humanitaires : du fait de son impotence, de sa sénilité et de sa dépression, Pinochet ne pourrait se défendre correctement, et donc bénéficier d'un procès équitable.
2 mars 2000 : Pinochet est de retour au Chili. Lui, jusque là impotent et sénile, marche et fait des déclarations !
1 juillet 2002 : Malgré le courage des associations de victimes, la Cour Suprême du Chili exclue les poursuites contre le général : il souffrirait de « démence sénile. »
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