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Henri Texier Strada à la Villette
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Henri Texier Strada à la Villette

Les Hurlements de Texier


Henri Texier Strada à la Villette


Festival jazz à la Villette

Qualité et joie sont au rendez-vous du festival de jazz qui se déroule actuellement à la Villette. Henri Texier et son tout recent sextet a fait frémir la salle de la Cité de la musique hier soir.


Lire la présentation du festival de Jazz en rubrique Agenda.

En première partie, le quintette de Sophia Domancich a chauffé les oreilles du public : les deux compositions originales de la pianiste Don't even think about it et Pentecôte ont séduit un public avant tout venu pour Texier. Sophia Domancich, véritable diva dans sa longue robe au haut col, ne quitte pas ses lunettes noires et garde cet air un peu sévère qui fait écho au sérieux du quintette. Carrées et très en place, ces compositions ne manquent pas d'originalité et préservent la liberté de chacun des musiciens. Les solos du trompettiste Jean-Luc Capozzo qui n'hésite pas à lâcher des cris stridents frisent le délire, Simon Goubert à la batterie se livre à un jeu de cymbales qui résonne au sein des montées en puissance de la formation. Une folie toujours maîtrisée à laquelle participe les coups d'archet de Claude Tchamitchian à la contrebasse. L'originalité tient avant tout à la façon dont l'architecture des morceaux est désossée, l'ensemble raccordé et travaillé crée une musique en équilibre, constituée de série de variations dont les rythmes installés pour être mieux cassés alimentent la tension à un haut niveau. La résolution vers le thème initial sauve l'auditoire et le ramène à la sérénité sérieuse qui fait l'identité du Sopia Domancich Pentacle.

Les oreilles des auditeurs étaient prêtes, après cette entrée en matière, à recevoir les délires explosifs du Henri Texier Strada Sextet, et non plus quintette depuis l'arrivée du guitariste Manu Codjia. Cette nouvelle formation du célèbre contrebassiste s'intitule "Strada" en clin d'oeil à l'univers fellinien. Un nom qui donne d'emblée un avant-goût de la démesure des compositions de Texier. Le premier morceau Old Delhi métamorphose l'ambiance : les vents (sax, clarintette et trombone) jouent merveilleusement à l'unisson et imposent leur son rond et clair, Christophe Marguet à la batterie et à la contrebasse soutient le rythme énergique alors que la guitare de Manu Codjia reste discrète. Au fur et à mesure qu'on entre dans le concert, on saisit la rage et l'envie irrésistible de jouer qui poussent les musiciens à donner généreusement. François Corneloup au sax baryton s'impose par les graves de son instrument majestueux qu'il maîtrise à merveille aussi bien que le soprane dont il se saisit avec la même grâce.

Après Respect, composé par Texier en hommage aux musiciens avec qui il a joué et partagé, le bassiste prend la parole cette fois avec des mots pour annoncer le prochain morceau : Sacrifice. On comprend vite, il l'a écrit en réponse au protocole d'accord concernant le statut des intermittents. "Nous allons jouer contre ceux qui veulent la mort de la culture (...) contre cette loi aléatoire", le public réagit dans l'ensemble favorablement, certains répliquent en exigeant de la musique et non des mots, ou en lançant des remarques déplacées du genre "c'est pas le sujet!". C'était pourtant bien le sujet du morceau composé dans ce contexte politique : Texier crie "au secours" et évoque "la sous-France" dans laquelle le gouvernement actuel nous entraîne. Il termine par un message optimiste "gardarem la mémoire" avant de laisser la parole à la musique qui propulse cette thématique au plus haut. Chacun fait son discours : Sébastien Texier au sax alto donne le ton, suit le solo de François Corneloup qui gesticule et se lance dans une danse effrénée avec son soprane, Gueorgui Kornazov au trombone prend la relève et hurle à sa manière sa peur, vient le tour du guitariste réservé qui livre par les sons stridents de son instrument son déchirement. La tension est à son comble quand Christophe Marguet à la batterie explose, improvisation rythmique à laquelle répond Texier aussi violemment. Furieux mais heureux de partager leur revendication par la liberté qu'offre le jazz.

Le sextet enchaîne avec un morceau lent developpant une fluidité reposante. Les sons chauds de la clarinette et du baryton plongent la salle dans un atmosphère intime et complice. Après moult bis, la formation revient avec une ancienne composition Desaparecido qui rend hommage aux Indiens d'Amérique du Nord. Les musiciens ont gardé leur énergie jusqu'au bout, on en voudrait davantage, mais c'est déjà beaucoup d'émotion pour un seul soir. Texier marque par la grande générosité qui se dégage de son expression, son jazz survolté sonne comme une preuve rassurante de liberté. Le festival propose encore jusqu'à dimanche des concerts d'aussi bonne qualité : notons le Paul Motian and the Electric Be Bop Band (11/09), et le Jim Black "AlasNoAxis" qui s'annoncent comme de belles surprises. Le quartet de Michel Portal invite le trompettiste Paolo Fresu en clôture du festival.

Noémie Colomb