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Compte-rendu du 30eme festival international du film de la Rochelle - 28 juin au 08 juillet 2002
Evènement majeur de l'été cinématographique, le Festival de La Rochelle, qui s'est déroulé du 28 juin au 8 juillet, a, pour sa trentième édition, proposé un programme en forme de feu d'artifice : Retour sur un effet de grâce avec les films d'Abderahmane Sissako et de Douglas Kirk notamment (La Ronde de l'Aube et Ecrit sur du vent), le Play Time de Tati, ou le superbe film de Chantal Ackerman, De l'autre côté, prochainement sur nos écrans.
Le co-hommage à la revue Positif, pour ses 50 ans, et à Francesco Rosi, cinéaste italien volontiers didactique, nous a valu quelques frayeurs, mais aussi quelques bonheurs : la mauvaise fois jubilatoire de Michel Ciment (rédacteur en chef de Positif), qui ne semble pas pouvoir s'extirper d'une opposition stérile avec la revue adverse (devinez...), et, du côté de l'italien, la (re)découverte de quelques chef-d'œuvres, tels que Salvatore Giuliano, Main basse sur la ville, ou l'Affaire Mattei, brûlots crépusculaires fascinants, où la violence politique inflige au montage des distorsions labyrinthiques, et où la beauté des images rend d'autant plus tragique ce climat de fin du monde. Des perles noires, dans une filmographie qui est depuis au creux de la vague.
Le coup de force du festival fût sans conteste la quasi-intégrale consacrée à Douglas Sirk. Trop vite catalogué « roi du mélo », Sirk est un cinéaste à la vie et l'œuvre complexes et diverses. Allemand d'origine, il fuit le nazisme en Amérique, alors que sa femme, adhérente nazie, obligeât leur unique fils à intégrer l'armée. Il y mourut lors des premiers combats. Ce drame apparaît en filigrane dans nombre de ses films, sous la forme d'enfants abandonnés ou emportés malgré eux par la terrible logique du destin. Homme blessé, Sirk signe la plus belle série de films sur les femmes blessées, passant avec agilité de la comédie/satire sociale (No Room for the Groom, Accord Final) aux mélodrames flamboyants en technicolor des sentiments (Le Mirage de la vie, Le Temps d'aimer, le Temps de mourir, Ecrit sur du vent), sans oublier peut-être son plus beau film, en noir et blanc, La Ronde de l'Aube.
On serait assez tenté de lire en parallèle ces deux derniers. La Ronde de l'Aube et Ecrit sur du vent sont d'abord rattachés par leurs magnifique trio d'acteur : Robert Stack, Dorothy Malone et Rock Hudson. A la manière des séries B, la multiplication des possibilités nourries par les mêmes obsessions et portés par les mêmes acteurs, devient un jeu de miroir propice à la fascination (effet obtenu à l'intérieur d'un seul film, Mulholland Drive, par Lynch). Stack, interprète dans La Ronde de l'aube un richissime alcoolique, dont la magnifique humanité se révèle aux yeux de Lauren Bacall alors qu'il pilote son avion. C'est à ce moment qu'elle choisit l'alcoolo torturé, et non le trop gentil Hudson. Ces deux mêmes hommes se retrouvent amoureux de la même femme dans Ecrit sur du vent. Et là encore, Dorothy Malone n'aime, pour son malheur, que son solitaire de mari, l'aviateur Robert Stack, sous les yeux éperdus du journaliste Hudson. Ce n'est que sous l'emprise de l'alcool que Stack révèlera l'ampleur insoupçonnée de son amour pour sa femme. Les destins se croisent, les êtres se déchirent et Sirk fait preuve d'un immense talent de directeur d'acteur et de casting. En effet, le lourdaud Hudson, en bon monsieur loyal, est le parfait pendant incolore et sans saveur du flamboyant Stack, dans des rôles tous plus torturés les uns que les autres. Véritable famille du cinéaste (Hudson à joué dans un bon tiers de ses films), avec aussi John Sanders, dans les films antérieurs, Sirk utilise se acteurs comme des instruments, dont il sait tirer des nuances rares.
Autre magnifique trait « d'auteur », son utilisation du montage alterné dans des films comme Ecrit sur du vent (la mort du père comme piétiné par la folle danse de sa fille) ou encore La Ronde de l'aube (la mort en avion du père alors que son fils est dans l'avion du manège) donne lieu à des scènes d'anthologie, ou l'on se sent comme jamais au cœur du drame. Une chose devient flagrante à la vision successive de tous ses films : le grand sujet de Sirk est le drame inévitable qui divise les générations. Le poids du destin, chez lui comme chez Mizoguchi, confronte enfants et parents, et Sirk ne prend pas systématiquement la défense des plus jeunes. Dans des films comme Tout ce que le ciel permet ou Demain est un autre jour, le cruel portrait des enfants, totalement conditionnés par le puritanisme américain, est l'entrave principale au bonheur des parents. On frôle souvent l'insoutenable, mais la splendeur des plans et l'intelligence de la mise en scène font de ce cinéma de pure souffrance un véritable bonheur.
Autre bonheur de programmation, la sélection de films du monde se révéla bien mieux qu'un simple best of du festival de Cannes. A noter, parmi les prochaines sorties, le magnifique nouveau film de Chantal Ackerman, De l'autre côté. En prenant le chemin des mexicains qui tentent de franchir la frontière pour rejoindre les Etats-Unis clandestinement, elle mène une enquête au rythme de la contemplation et de l'errance, et au fil de longs travellings à peine entrecoupés de bref entretiens, elle crée une forme hybride, entre documentaire et fiction (un terrain parmi les plus fertiles), qui touche au cœur du sujet, en semblant seulement tourner autour. Un des plus beaux films de la sélection. On retiendra aussi, entre autres, le nouveau film des frères Dardenne, Le Fils, et celui de Jacques Nolot, acteur trop peu employé par le cinéma (surtout chez le génial et trop méconnu Paul Vecchiali) La chatte à deux têtes. Ce seront les immanquables de l'année à venir.