Reprenons : les 679 pages du volume et son kilo, le « souffle », et l'ampleur, de la « fresque » déroulée sous nos yeux et brossée à grands coups, le clinquant d'un récit traversé par les violences de l'Histoire avec un grand H, le côté flamboyant et nouveau riche des « grandes réalisations hollywoodiennes », en bref, tout ce que le vulgaire entend par « épopée », est là, niché dans le rapport de l'incendie de Smyrne et des émeutes raciales de Détroit. Pour le dire sans ironie, le roman comporte bien la dimension historique nécessaire à l'épopée, mais l'humour et le traitement « à hauteur d'homme » des événements sabotent la tentation monumentale. Les grands-parents de notre hermaphrodite, qui fuient Smyrne en flammes tels Enée s'échappant de Troie, sont-ils des héros épiques ? Non, ce sont de petits immigrés chaplinesques qui subissent l'Histoire plutôt qu'ils ne la font, leurs aventures dans l'Amérique de l'entre-deux-guerres évoquant davantage l'errance du héros picaresque que celle du preux chevalier, du rusé Ulysse, qui doivent faire la preuve de leur courage, de leur valeur, au terme d'une quête périlleuse... Nous avons donc fait son sort à l'épopée, nous ne reviendrons plus dessus. Le « récit intime », par contre, c'est plus évident ; le dernier tiers de l'ouvrage est consacré à Cal/liope, à la découverte de son corps, de son sexe, à la naissance de son désir et des premiers questionnements sur son identité : forcément, c'est intime ! Et pour ceux qui en douteraient, disons-le tout de suite : IL Y A DU CUL, DU CUL EN VEUX-TU EN VOILA ! Les amateurs du Dortoir des grandes et autres.. amateurs ? seront comblés.
Résumons : de la violence, de l'aventure, du sexe... et au milieu de tout cela, comme un liant, la « chronique sociale ». Des années vingt aux années soixante-dix, une description des Etats-Unis, de la société américaine, sur trois générations - les grands-parents du narrateur, ses parents, et lui-même - et une illustration au quotidien de l'expression melting pot, la description de tous les processus d'intégration de l'immigré dans son pays d'accueil : biologiques, culturels, politiques, économiques. L'usine Ford, fierté de la Nation, ne la pourvoit pas seulement en automobiles, mais en citoyens américains : usine Ford, école Ford, service d'aide sociale Ford, le paternalisme de l'entrepreneur, avec sa volonté d'éduquer les ouvriers tous fraîchement immigrés et de les moraliser, confine au totalitarisme, instrument d'une utopie dont l'« homme nouveau » serait un monsieur en costume bleu et gris. Et puis il y a le reste, « le style de vie », que les enfants adopteront avec plus de facilité. L'américanisation, c'est un travail constant, un modelage conscient ou inconscient étalé sur plusieurs générations, avec ses ratés, ses résistances, et d'éclatantes réussites... comme les parents du narrateur, abreuvés de swing et pénétrés de la valeur la plus élémentaire en ces contrées lointaines : la réussite sociale. Papa est un self-made man ! Dans le land of opportunities, c'est bien la moindre des choses, à ceci près que la chance - ou le hasard, c'est selon - joue autant que la volonté et que le rêve américain, ici, pour se réaliser, emprunte beaucoup de détours.
Et quels détours : la prohibition, une secte islamique, la seconde guerre mondiale, la banlieue résidentielle de Détroit, un pensionnat de jeunes filles, les bas-quartiers de San Francisco... Berlin ! La narration à la première personne, de surcroît, permet les allers et retours entre le passé de la famille et le présent du narrateur. On l'aura compris, c'est un roman changeant dans le ton, le genre, la durée, le temps, qui ne laisse aucun repos, un récit protéiforme plus qu'hybride, gorgé de romanesque, saturé de rebondissements et de personnages « hauts en couleurs », de coïncidences incroyables et de rencontres stupéfiantes... Cette auberge, quelque part, à la fin du premier livre de Don Quichotte, où tout le monde se rencontre, où les histoires s'emboîtent et se résolvent sans le moindre souci de vraisemblance, cette auberge perdue depuis, c'est Middlesex : Kundera écrit dans L'art du roman que ce n'est plus possible, qu'on ne peut plus faire ça, et Eugenides, avec une absence totale de complexes, prouve le contraire, qui explore l'Amérique du siècle dernier sans le moindre réalisme. Fallait le faire... On apprécie d'autant plus la gageure qu'il ne nous raconte pas que des histoires et se coltine les problématiques les plus éculées, les plus dures donc à affronter : liberté/déterminisme, nature/culture, sexe/genre, identité/intégration, permanence/mutation... etc. Et ça passe. On croit le suivre un moment sur une piste et voilà qu'il coupe court, passe à autre chose et tire un trait sur des croyances qu'il aura contribué à créer : des pistes, des indices, le constat d'une vérité irréductible, voilà ce qu'il laisse derrière lui, beaucoup de doutes et le sentiment que tout change, que rien ne cesse de changer. Vous avez compris ? On ne peut plus s'arrêter de lire. Quand on voit tout ce qui se passe, le sexe du narrateur importe peu.
Middlesex
Jeffrey Eugenides
Traduction Marc Cholodenko
Editions de l'Olivier, 21 euros
En librairie depuis le 22 août 2003
[illustration : Hermes avec Dionysos Enfant, sculpture attribuée à Praxiteles, Photo DR]
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