Le rendez-vous cinématographique le plus chaleureux de l'été fût sans conteste le festival international du film de La Rochelle, qui s'est déroulé du 27 juin au 7 juillet. Sans compétition, articulé entre hommages et rétrospectives, le festival a une fois encore réussi le pari de mélanger public cinéphile et non cinéphile autour d'auteurs connus ou à découvrir, parmi lesquels un immense oublié de la Nouvelle Vague : Guy Gilles. Tout cela dans une ambiance de début de vacances qu'il fait bon se remémorer. Sur le port ensoleillé, coquillages et puis ciné...

Gros morceau de la programmation cette année, la rétrospective consacrée à Anthony Mann (en 26 films) a permit de redécouvrir, entre comédies, films noirs, western et péplum, tout le talent de l'Américain. Des raretés comme Strange Impersonation (1946), Les Furies (1950) aux grands classiques, en passant par ses western avec James Stewart - Les Affameurs (1952), L'Appât (1953), L'Homme de la Plaine (1955) - , sans oublier ses dernières fresques - Le Cid (1961), La Chute de l'Empire Romain (1964) - la mise en scène de Mann est toujours d'une grande efficacité. Pour mieux révéler la violence des hommes, sans aucun fard, il choisit des sujets forts où la rivalité peut à chaque instant engendrer le pire. Ses films noirs des années 40 en témoignaient déjà, mais ce sont les westerns qu'il tourne dans les années 50 qui révèlent le mieux toute la virtuosité et la grande beauté plastique de son cinéma.

Autre grand bonheur, 12 films de Friedrich Wilhelm Murnau étaient présentés dans des copies plutôt en bon état. Une nouvelle occasion d'apprécier le génie du cinéaste allemand, qui est loin de se limiter aux chefs-d'œuvre que sont L'Aurore (1927) et Nosferatu le Vampire (1922). Le Dernier des hommes (1924) ou la déchéance d'un portier d'hôtel qui est renvoyé à cause de son âge et qui tente de le cacher à sa femme, est peut-être le film le plus émouvant de Murnau, tout aussi abouti que ses films américains. Sans panneau, le cinéaste y exploite toutes les ressources de l'image, et préfigure le passage au parlant. La Terre qui flambe (1922), Tartuffe (1925) et City Girl (1929) sont autant de bijoux dont on ne peut que regretter la rareté sur nos écrans.

Guy Gilles fût une sublime découverte. Cinéaste oublié, alors qu'il a débuté au même moment que la Nouvelle Vague et qu'il a été produit à ses début par Pierre Braunberger, Guy Gilles a réalisé une quinzaine de court métrages, des documentaires et une dizaine de longs, parmi lesquels au moins quatre chefs-d'œuvre : L'Amour à la Mer (1962), Au Pan Coupé (1967), Le Clair de terre (1971) et Absences Répétées (1972). Ces films sont les traces précieuses d'un univers unique où les influences pèsent moins que les souvenirs. On ne saurait rapprocher Gilles des autres cinéastes de la Nouvelle Vague, si ce n'est par sa totale liberté par rapport aux conventions cinématographiques de l'époque. Bercé par une douce mélancolie, c'est plutôt du côté de Proust qu'on pourrait trouver une filiation.

Mais qu'importe les liens, Gilles a su créer des films cristallins, où le temps et l'espace se décomposent, où les souvenirs et la contemplation des personnes résonnent et se brisent dans le présent. Dès son deuxième film, Gilles s'est trouvé un alter ego en la personne du jeune Patrick Jouané, qui est rapidement devenu son interprète fétiche. A travers lui, Gilles a pu retracer toute son histoire, sa jeunesse passée à Alger, puis sa vie parisienne. A travers lui, et ses films, c'est toute une époque qui se révèle, mais aussi une sensibilité extrême, qui ne peut que bouleverser ou irriter. Mais, lorsqu'on est saisi, ces films font partie de ceux qui ne vous lâchent plus.

Parmi les hommages rendus cette année, on ne s'est pas trop attardé sur les films de la Norvégienne Anja Breien, de l'Indien Goutam Ghose (les échos ont été pour ce dernier unanimement négatifs), et de Nicolas Philibert, qu'on aime bien pourtant. Les deux hommages les plus notables furent ceux rendus à l'Israélien Amos Gitaï et au Russe Marlen Khoutsiev. Deux cinéastes engagés que l'on apprécie autant l'un que l'autre mais pour des raisons différentes. Si le premier nous happe par son regard critique et libre, et sa démarche très cohérente, le deuxième nous surprend par sa façon d'amener à l'écran des personnages simples et des situations bien trop quotidiennes pour un cinéma de propagande. Deux cinéastes qui ont logiquement connu des problèmes dans leurs pays respectifs, mais qui ont poursuivi leur travail malgré tout. Deux belles leçons de vie.

Comme à son habitude, le festival réservait une belle place au "Monde tel qu'il est", à travers une riche et belle sélection de films du monde entier. Mais, contrairement à son habitude, le monde tel qu'il est s'est invité aux festivités, avec dans les rôles titres... les intermittents du spectacle. C'était le début de l'été, les intermittents commençaient juste à faire parler d'eux, et brusquement, lors du quatrième jour de festival, ils ont interrompu toutes les projections. Heureusement pour tout le monde, une solution intermédiaire et plutôt cohérente fût trouvée : les intermittents intervinrent avant chaque film, gagnant au passage une popularité inattendue auprès des spectateurs.

Le 31ème Festival international du film de La Rochelle fût donc une édition exceptionnelle à plus d'un titre. De très bons films, des spectateurs et des intermittents main dans la main : un cru 2003 très harmonieux, avec des notes acidulées, laissant derrière lui une saveur inoubliable.

Laurence Reymond