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La Repentie

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La déchirure des rêves

La Repentie, le quatrième long métrage de Laetitia Masson.

Imaginez un vêtement dont toutes les coutures seraient apparentes, placées vers l'extérieur. Non comme s'il était retourné en son envers, mais comme si les pièces de tissus qui le composent, l'endroit visible, étaient assemblées par des points grossiers, non dissimulés, formant crêtes. Le résultat ne serait pas toujours heureux. Il aurait cependant le mérite de la singularité. Etrange, il n'en resterait pas moins fonctionnel, un habit qui se porte et se montre avec ostentation et arrogance, qui affiche sa différence. De cette tenue, La Repentie en est l'équivalent cinématographique.

Dans ce quatrième long métrage de Laetitia Masson, tout relève d'un univers préexistant, celui de l'écran, et s'affirme comme tel. Dans un premier temps, les éléments paraissent stéréotypés, figés dans une représentation convenue, glacés dans une image lisse de cinéma. Les acteurs traversent d'immenses lieux parfois désertiques que la largeur du cadre déploie à l'image d'une traîne d'empereur destinée à impressionner le peuple. Les morceaux de musique semblent sortir d'un juke-box à néons multicolores et, chargés de textes en adéquation avec les situations montrées, se posent sur les scènes en les surexplicitant. Cet agencement, que l'on pourrait qualifier en jouant sur les mots de cinéma de grandes surfaces, a donc toutes les caractéristiques du vêtement décrit ci-dessus. Il en a l'apparence fruste contredite par une certaine affectation. Collage de pièces rapportées, il expose à notre vue ses origines, sa structure de clichés. Mais tout ceci n'est que surface, perceptions a priori. Et c'est cela qui fait la force de La Repentie. Son intensité vient de ce qu'elle plonge sous la glace, qu'elle se glisse sous les apparences pour atteindre des profondeurs brûlantes et troubles.

Cette descente vers la complexité s'organise grâce à une mise en perspective, elle-même se développant sur deux niveaux. Le premier plan permet la confrontation d'un univers de romance à deux sous, circonscrit aux palaces et villas de la côte méditerranéenne peuplés de nantis fatigués, avec le monde plus populaire, plus réaliste, des banlieues ouvrières jalonnées de barres d'immeubles. L'intérêt est que le premier émane du second. Il est la réalisation de ces rêves standardisés offerts en masse aux foules consentantes. Il est expression d'un imaginaire contrôlé, préconçu, modelé par des espoirs de richesse déçus. Le personnage incarné par Isabelle Adjani a quitté l'un pour l'autre. Jeune, elle a fui ses basses extractions pour se fondre dans un cadre romanesque, bulle de dangers et d'aventures. Après avoir connu la prison, symbole d'un dur retour à la réalité, elle va se mettre en quête d'elle-même. Elle va faire le chemin inverse de sa vie. Des hotels de luxe, elle va remonter vers les cités de son enfance, étape de transit avant le voyage ultime vers le Maroc, pays de ses ancêtres. Dans sa marche, prise de vertige, elle est accompagnée par deux hommes. Samy Nacéri, petit malfrat, la suit et cherche à la ramener vers son passé pendant que Sami Frey, dandy vieillissant faisant commerce de sa prestance, se met à l'aimer et tente de l'enfermer dans l'apparat du luxe. Elle se cherche. Elle veut se fixer, trouver un lieu d'accueil. Toujours en partance, instable, elle veut inventer son identité, comme on invente un trésor.

Un deuxième niveau achève d'accomplir cette beauté de l'incertain et de la confusion. La Repentie, c'est aussi une femme filmant une autre femme, célèbre de surcroit, au milieu de décors tour à tour écrins ou repoussoirs. Laetitia Masson, délaissant Sandrine Kiberlain, son alter ego et complice habituelle, porte maintenant son regard sur Isabelle Adjani. Quand elle enregistre sa danse sur le front de mer, elle capte deux phénomènes. A la fois, les mouvements d'un personnage de fiction perdu dans sa psychologie et dans sa géographie, hébétée et heureuse; et les gesticulations plus ou moins grâcieuses ou maladroites d'une actrice connue de tous, au milieu de passants perplexes, réjouis ou médusés. Dans cet instant, comme celui de la rencontre d'Adjani avec le fils illégitime d'Alain Delon, le malaise est complet. D'autant qu'il est relayé par une complaisance évidente mais nullement négative. Car elles vont jusqu'au bout... ou presque. Il faut que la fiction garde son terrain. Elle doit se poursuivre. Dans cette tension entre ce cinéma que nous sommes sommés d'identifier et une histoire et des personnages auxquels nous devons adhérer, la dernière sort gagnante. En effet, les deux ne s'annihilent pas. Au contraire, on peut dire que la fiction se nourrit de cette gangue cinématographique. Elle y puise une force non par références, mais par évocation. Les références ferment le sens alors que l'évocation l'enrichit, le densifie et surtout, ouvre le champ de la poésie.

Par le croisement de ces deux plans, l'un narratif et l'autre poétique, les stéréotypes deviennent archétypes. La simplicité de surface fait place à l'étendue des résonnances. La pauvreté des types prend la forme de l'idéal. Les acteurs Adjani, Frey et, dans une moindre mesure, Nacéri sont alors véritablement incarnations. Ils sont enveloppes enfermant des émotions vives et universelles. La solitude, l'errance, la cassure intérieure, l'amour sans retour, les sentiments bafoués, le mépris... se logent dans ces personnages aux visages identifiés pour les remplir, leur donner du volume. Ces êtres occupent alors, grâce à cette fécondation, des espaces délimités, insérés dans de vastes paysages. Par leurs étendues, ces derniers prolongent l'infini de leur intériorité.

Il existe des films qui n'ont pas besoin d'être vus pour exister, dont le sens existe indépendamment de celui qui le regarde et qui, d'une certaine manière, pourrait se passer du regard du spectateur. Il y en a d'autres, comme La Repentie, pour lesquels la projection est indispensable. Elle leur insuffle de la vie, l'oeil les investissant d'une dimension que, sans lui, ils ne pourraient atteindre. Cela implique bien sûr une notion de jeu, presque de connivence, entre le cinéaste et le spectateur, le film devenant un objet d'intercession. Le risque est de voir chacun jouer dans son coin, que le film ne soit plus propriété commune, mais assujetti au seul plaisir de l'un des participants. La Repentie n'évite pas toujours cet écueil. La réalisatrice et l'actrice donnent parfois l'impression de s'amuser entre elles, d'oublier ceux pour qui elles ont été réunies sur scène. Il n'empêche que leur collaboration permet à Laetitia Masson de s'affranchir d'une Kiberlain dégingandée, longue femme qui peut-être, peut-on supposer maintenant, la retenait dans sa réflexion. Une réflexion sur des êtres se libérant des rêves trop faciles qui les emprisonnent et les figent dans le temps.

La Repentie
Réal. : Laetitia Masson
Librement inspiré d'un roman de Didier Daeninckx
Avec: Isabelle Adjani, Sami Frey, Samy Naceri, Aurore Clément, Maria Schneider, Isild le Besco, Jacques Bonnaffé, Catherine Mouchet, Jean-François Stévenin

Manuel Merlet