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Grande Bretagne, 1993 et 1997
Ces deux films, réalisés en 1993 et 1997, étaient restés inédits en France malgré leur succès critique en Grande Bretagne. Leur forme tranche avec le tout venant de la production. La voix d'un narrateur invisible se pose sur des images prises dans le paysage anglais. Ville et campagne sont passées au crible d'une analyse ironique mais lucide s'attardant sur les transformations consécutives à l'économie libérale. C'est à la fois amusant et glaçant, très pince-sans-rire.
Deux hommes marchent, se promènent, prennent le train, tout en dissertant, avec force citations et références littéraires, sur l'histoire de l'architecture, les problèmes économiques et sociaux, la place de l'art dans la vie. Ces déambulations sont racontées à la première personne par un certain Robert Delamarche. Il évoque sa vie, ses humeurs, mais surtout celles de son ami et ancien amant, Paul Robinson. Le ton est souvent ironique. Il y a même comme du dandysme dans ce détachement. Ce pourrait être un passage dans un roman de J.-K. Huysmans ou le début d'une nouvelle signée Edgar Allan Poe et mettant en scène Dupin et son biographe. C'est en fait le commentaire qui relie des images de paysages anglais dans les étranges London et Robinson dans l'espace - titre qui n'a rien à voir en l'occurrence avec la science-fiction. Sortis respectivement en 1993 et 1997 en Grande-Bretagne, ces films ont été réalisés par Patrick Keiller. Architecte de formation, il s'est attelé à un projet en deux temps, mi-documentaire mi-fiction, dans lequel il tente de capter l'évolution de la ville et de la campagne sous les effets de la modernité et de l'économie. Ce sujet, s'il ne manque pas d'ampleur, n'exclue en rien un traitement à l'humour très pince-sans-rire.
Mots et images fonctionnent ici comme un couple qui parfois se désunit ou se retrouve, s'appelant mutuellement au gré du hasard et de la mémoire. Des paysages défilent, captés sur pellicule par des plans en majorité fixes. Les façades nous sont données à voir dans toutes leur étendue. Elles respirent, délivrées d'un contexte urbain ou rural qui, comme une forêt cache ses arbres, pouvait jusqu'alors les dissimuler à notre regard. Par cette extraction, elles reprennent sens. La maison anonyme redevient le lieu d'habitation de tel ou tel illustre écrivain, Daniel Defoe ou Rimbaud par exemple. Le building se présente en largeur et en hauteur. Les lieux se réveillent et reprennent leurs esprits, trop souvent qu'ils sont traversés sans attention, sans dérangement par des masses aveuglés par l'habitude. La carte postale, le cliché touristique ne sont jamais loin. Mais c'est le chemin nécessaire pour pénétrer l'identité de ces lieux bouleversés par le travail du temps.
Voir dans ces éléments du présent ce qu'a été le passé et ce que nous réserve peut-être le futur, tel est l'ambition de Robinson, universitaire et chercheur, et par là celui de Patrick Keiller. Il s'agit de jeter des ponts entre différents temps. La parole lie les plans qui se succèdent comme autant de sources d'idées. Ils portent la réflexion. Dans ces ballades au fil des rues londoniennes, des rives de la Tamise et des quais de grands ports industriels, nos promeneurs, toujours invisibles, hors du champ, appellent le jadis. Pour paraphraser le Nosferatu de Murnau, disons qu'ils passèrent le fleuve et les fantômes vinrent à leur rencontre. Mais les spectres croisés ici sont d'une nature bien particulière. Leur noms sonnent comme un rappel d'une Angleterre bercée par les effluves noires du romantisme et du gothique. D'Horace Walpole à Sir Arthur Conan Doyle en passant par Oscar Wilde, c'est tout un imaginaire issu du XIXème siècle qui remonte à la surface. Pour peu qu'on en soit familier, on ne peut que se laisser séduire par leurs doux parfums. Leur évocation n'est cependant pas gratuite. Elle permet de mesurer combien est importante la part de la fiction dans le quotidien et le paysage britanniques ; et combien ceux-ci ont été bouleversés par les décennies précédentes. Les anglais ont construit nombre de statues et monuments à la gloire de figures de pure fiction, comme Peter Pan ou Sherlock Holmes. Ils ont ainsi entretenu, chéri un particularisme que le XXème siècle a peut-être remis en cause.
La révolution industrielle et économique initiée au XIXème s'est tant développée depuis cent ans, et en particulier dans les cinquante dernières années, qu'elle a transformé lieux et architectures. L'enjeu de London et plus encore de Robinson… est de saisir cette mutation. Initialement il ne devait y avoir que London. Centré pour l'essentiel sur la capitale anglaise, le film a été tourné selon un ordre chronologique, en suivant les événements survenus en 1992. On assiste aux attentats répétés de l'IRA, à l'élection de John Major, successeur à Margaret Thatcher au 10 Downing Street, à la dévaluation de la livre, aux conséquences de la privatisation du réseau ferré… C'est littéralement un constat des lieux. Le narrateur, sans se départir de son humour, aligne les indices qui, selon Robinson et lui, ferait de Londres un lieu désolé et sans avenir: pauvreté, pollution, bétonnage, ravages de la pensée conservatrice et libérale. Les images, documentaires, ne parlent pas toujours d'elles-mêmes. Le commentaire, œuvre d'imagination, les aident à s'exprimer. La conclusion est amère, ouverte sur le vide d'une ville dont on cherche à s'échapper. Au contraire, Robinson dans l'espace est une exploration toute portée vers l'avenir. A la suite du succès de London, la BBC a passé une commande à Patrick Keiller concernant Daniel Defoe. Etrangement, celle-ci a donné un second épisode aux aventures de Robinson et Delamarche. De nouveau réunis, tels Holmes et Watson ou Vendredi et le célèbre naufrageur, ils arpentent la Tamise en suivant son cours.
L'horizon est désormais saturé de noms de marques, de publicités, de pancartes routières. Les multinationales, les PME, les centrales nucléaires envahissent le quotidien. Les zones portuaires semblent inexplicablement désertes, tels des vaisseaux fantômes qui ne quitteraient jamais leurs appontements. Et pourtant l'import-export fonctionne à plein. L'économie se porte bien. Face à elle, les visions de Turner et Constable ne sont plus que souvenirs. Il n'y a plus que des traces, des signes du passé. L'héritage anglais semble s'être évanoui dans la nature. Ce que l'on nomme la globalisation a nivelé les contours du paysage. Tout se ressemble. Il est devenu difficile de différencier une prison d'un hôpital. Les êtres se rassemblent en des zones de tractations, de ventes, d'achats. L'individu paraît avoir disparu. Images d'une destruction bien réelle, bien contemporaine, qui s'étend au delà des frontières de la perfide Albion. Est-ce une exagération ? Ou de l'anticipation ? Oui et non. Le comique désamorce la catastrophe. Elle n'en est pas moins indiscutable et inévitable.
Les deux films de Keiller ont six et dix ans. Ils restent toujours d'actualité, plus qu'hier et moins que demain, en particulier Robinson dans l'espace. Si leur forme nous ramènent aux premiers films de Peter Greenaway, litanies de jeux verbaux et visuels à la portée essentiellement esthétique, ils marquent une farouche indépendance. Leur discours politique, fortement inscrit à gauche, est une analyse lucide de la modernité et leur dérision ne parvient pas à cacher une certaine inquiétude. Leur vitalité vient surtout de ce qu'ils nous invitent à mieux voir, à saisir à la surface des choses des connaissances qui ne demandent qu'à être révélées. Ils proposent une lecture éthique du monde. Ce devrait être le but de tout œuvre de cinéma.
London et Robinson dans l'espace
Réal. : Patrick Keiller
Avec la voix de Paul Scofield
Royaume Uni - 2x1h20 - 1993 & 1997
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