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Père et fils

Critique

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De la pose des marionnettes

Le dernier plan de Père et fils, interminable, photographique, révèle la nature du film : un projet squelettique, une réunion de groupe et une photo d'acteurs. Des coulisses au film, du début à la fin, rien n'a changé. Un père rassemble ses fils, un réalisateur ses acteurs. On prend la pose. Et le film s'achève exactement là où il a commencé.

Père et fils repose sur une histoire de mensonge archi-prévisible, un quiproquo éculé : un père vieillissant et indigne décide de réunir ses trois enfants, dont il ne s'est jamais occupé, en prenant pour prétexte une improbable intervention chirurgicale. Père et fils se voudrait un film sur la vieillesse. Il ne répond qu'à une logique de boulevard, énième réécriture du malade imaginaire et du papa bœuf qui se rêvait poule. Aveu d'échec involontaire ou mécanique lassante dont la vacuité finit par fasciner, le père, qui ne fait que bluffer, devient le scénario à lui tout seul.

Au chevet du père, les fils s'agitent. Quelque chose de fâcheux imprègne le film. D'abord prétexte de scénario, la maladie du père s'empare ensuite des traits de Philippe Noiret, vieillesse de l'acteur dont joue visiblement Boujenah et l'acteur lui-même. Un principe étrange de réalité, tant pour l'acteur que pour le spectateur, qui voit alors le réel contaminer la fiction. La blague se poursuit : le père qui monopolise les saynètes à deux sous se met à distribuer des bons points aux rejetons. Et jamais la moindre touche personnelle du réalisateur ne vient bousculer la platitude des blagues et des stéréotypes. Charles Berling incarne, comme toujours sobrement, un cadre « débordé-froid-et-riche », évidemment odieux ; Philippe Noiret ne cesse de bougonner ou de pinailler - c'est selon. De la famille ne surnage que l'intrigant frère interprété par Bruno Putzulu.

Au final, il s'agit autant de réunir des marionnettes que de démanteler, un à un, les fils invisibles qui les maintiennent. Le dernier et interminable plan, une photographie, révèle ce qu'est Père et fils : un projet squelettique, une réunion de groupe et une photo d'acteurs. Des coulisses au film, du début à la fin, rien n'a changé. Un père rassemble ses fils, un réalisateur ses acteurs. On prend la pose. Et le film s'achève exactement là où il a commencé.

Il arrive qu'au creux d'une boursouflure, un plan tue le film au moment même où des masques tombent, précisément le masque mortuaire du père, quand un énorme camion catapulte le tacot qu'il conduisait. Ralenti : soudain se précipitent les fils. Noiret gît au sol, ensanglanté. Ici survient la seconde pietà inversée de Père et fils (celle qui ouvre le film homonyme et encore inédit de Sokourov est autrement plus flamboyante), premier râle du père, premier souffle tardif du film. S'y dévoile un symbolisme pompier qu'accompagnent certains relents réactionnaires. Deux exemples : la chape de plomb qui couvre le malentendu sur l'homosexualité du plus jeune fils (il n'est pas dans « le droit chemin ») ; et le mépris grossier pour une fermière guérisseuse, perdue dans la campagne (« Vous me voyez arriver à Paris sans mon tracteur ? »). Anodin certes, mais consternant.

Père et Fils, de Michel Boujenah
Avec : Philippe Noiret, Charles Berling, Bruno Putzulu, Pascal Elbé.
France, 2003.

Gilles Lyon-Caen