Isabelle Rossignol pleure, pleure des mots avec une rage d'enfant qu'elle va chercher au fond, tout au fond d'elle, au fond de son histoire, là où vit toujours "la vieille", grand-mère devenue un peu folle mais dont le souvenir intact réchauffe encore "... une voix qui chante et deux énormes nichons que j'sentais vivre dans mon dos quand tu m'aidais à couper ma viande". C'est à cette vieille femme en même temps qu'à la toute petite fille que l'écriture empreinte les mots pour dire l'insupportable dans une séparation. Et justement le plus insupportable peut-être, c'est qu'on la supporte, qu'on n'en crève pas là, tout de suite. Cet amour alors, c'était du "faux", rien n'est absolu puisqu'on continue de vivre, et même - horreur ! - qu'on finit par aller mieux. Et c'est là que se niche la peine et le désespoir buté de l'enfant, dans la médiocrité, la tiédeur des sentiments, leur côté raisonnable, raisonneur, leur mauvaise foi bien à propos... "et toi c'est sûr tu chiales mais c'est même p'us sur lui, / c'est toujours sur c't'idée qu'si tout peut mourir comment qu'on fait après pour croire à l'éternité ? / à moins qu'se soit trop con l'éternité ? / lui qu'a dit pendant neuf ans qu'c'était pas con, / maint'nant i't'écrit qu'c'est con"
Alors après s'être raccrochée aux p'tits riens plutôt qu'à rien du tout, à une nuit passée ensemble, à de gentils mensonges inspirés par une vilaine pitié à "l'amant", aux seules et dernières signatures apposées l'une à côté de l'autre sur un contrat de location dans les tiroirs d'une agence immobilière, après avoir désespéré, espéré, désespéré, c'est l'heure des comptes. Des bilans chiffrés. Il faut quantifier l'amour et même la peine, ou ce qu'il en reste : " Si j'mesure comme ça, / en poids d'larmes, / j'peux dire que j'vais mieux". Devoir renoncer à sa souffrance, c'est accepter que l'amour soit mort, commencer une autre histoire, c'est le mettre au tombeau. "Y a bien un mec à qui t'as filé ta bouche l'aut'e soir, (…) / et qu'ça a fait une langue et une bouche comme un seuil, / un commenc'ment, / et qu'ça c'était banal'ment triste, / pa'ce que c'qu'y avait là d'dans, / c'était la preuve de l'oubli."
Mais est-on vraiment obligé de tout renier pour exister à nouveau ? Est-ce qu'on ne pourrait pas conserver cet amour au creux de soi ? Vivre avec ces petites morts successives qui font qu'on grandit bien malgré soi, encore à quarante ans, alors qu'on croyait que tout était fini, "en f'sant qu'les gens qu'on a aimés et qu'on a perdu, / i'd'viennent des p'tites odeurs, / des p'tits riens tell'ment p'tits qu'i'peuvent passer partout ? " Et les mots de la vieille qui disent et redisent cet amour qui n'en finit pas de mourir tout au long du livre, se mettent finalement à prononcer une déclaration d'amour à cette vieille, à cette voix, peut-être même à eux-mêmes.
Déclaration d'amour à la vie, à l'écriture, à ce qu'elle révèle de l'intime, de l'irréductible de l'être, Mes larmes peut être lu comme l'effeuillage d'un amour qui meurt, comme les retrouvailles avec quelqu'un qu'on oublie trop souvent entre deux faux semblants - soi -, ou simplement comme une histoire d'amour avec les mots. Et à travers le prisme de ces lectures possibles, et de toutes celles qui seront les vôtres, il serait bien étonnant que vous n'entendiez pas les échos de l'histoire de vos amours...
[Illustration : Man Ray, Les larmes - détail]
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