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Année 1998

Une robinsonnade magique et désopilante

Robinson - Sylvie Gautier

Par le Théâtre du Lin, au Collège de la Salle, Place Pasteur à Avignon, du 9 au 31 juillet 2003

L'histoire de Robinson Crusoë, écrite par Daniel Defoe en 1719, est devenue à ce point mythique qu'il n'est pas possible de la présenter naïvement sur scène. Le théâtre du Lin en propose actuellement une recréation magique à Avignon, toute de bric et de broc, pour le plaisir des petits ( à partir de 7 ans), et même des Deleuziens, de 7 à 77 ans.

Inhérente à notre Occident depuis près de trois siècles, cette fiction est devenue un paradigme pour penser la genèse de toute société, et le rapport à Autrui ; une matrice alimentant aussi bien la philosophie que la littérature. Difficile donc de s'embarquer sur de telles rives et d'éviter les clichés, tant artistiques que philosophiques. Notre imaginaire est en effet d'avance saturé de robinsonnade et d'insularité.

Le spectacle du Théâtre du Lin réussit avec brio à éviter les pièges grâce à une construction dramaturgique et scénique particulièrement subtile et réjouissante. Mademoiselle Marc nous accueille dans son laboratoire de recherche et nous conte l'histoire du célèbre Professeur G., anthropologue et explorateur contemporain du romancier Daniel Defoe, qui a saisi, par un procédé tenu secret, quelques instantanés de la vie de Robinson et Vendredi. Ces instantanés, enfin restaurés, nous sont aujourd'hui présentés par les bons soins de Mlle Marc. Ce dispositif court-circuite toute interprétation réaliste ou naturaliste, ce n'est pas l'histoire « réelle » de Robinson qui nous est racontée ici.

Une grosse corde délimite un carré, tel un écran qui serait transposé au théâtre, dans lequel évoluent les comédiens. Un jeu de lumière, doublé d'un clic de Mlle Marc, crée une ambiance de cinéma préhistorique, comme si se déroulait sous nos yeux une vieille bobine grâce à un ancêtre du cinématographe. Des éclairs de lumière illuminent donc la scène, Robinson et Vendredi semblent évoluer sur un écran : mais l'artifice est exhibé, des objets débordent les limites de cet écran factice, et les comédiens ne se priveront pas non plus de les transgresser. Ce bricolage expérimental crée une véritable magie.

Ce qui surprend dans ce spectacle, c'est tout autant la reconstitution d'un espace pré-cinématographique que le décor sonore qui est pour sa plus grande part assuré par Mlle Marc elle-même. Car Mlle Marc, impressionnante Christine Moreau, n'est pas qu'une comédienne… Si ses talents comiques et son humour perfide sont indéniables, elle est aussi une étonnante ingénieure du son. Elle produit ici un bruitage avec moult petits objets disposés sur son bureau. Avec trois fois rien -des ongles qui tapotent une planche, des petits bouts de bois qu'elle manipule, un sifflet, et que dire de ces sons incroyables qui sortent de sa bouche - elle fait surgir sous nos yeux la tempête du Pacifique, un orage de grêle et tout l'univers insulaire : les oiseaux tropicaux, les animaux exotiques, tous ces bruits étranges, oppressants qui habitent la jungle. Résultat : même si on ne voit rien - aucune volonté naturaliste ici - on imagine tout, on est littéralement plongé dans l'île de Robinson. Les enfants exultent, les adultes suivent d'un même pas.

Mlle Marc mène la danse et nous entraîne dans cet univers de Robinson reconstitué tant au niveau visuel que sonore. Et parfois même elle s'y laisse prendre, entre dans le cadre, dans un élan ironique et drôle. Il en est ainsi du moment du naufrage : Robinson est aux prises avec le Pacifique, un drap blanc déchaîné suffit à représenter la scène, la noyade est presque assurée, Robinson se perd dans le drap... Mlle Marc, d'un coup compatissante, s'élance alors vers lui en chantant, dans une sorte de remake du Titanic, « we'll allways love you ! », pour s'arrêter brusquement, et reprendre sa fonction de conférencière ! On s'amuse de ces ruptures de tons qui se jouent délicieusement des artifices et des conventions.

Puis, bien évidemment, vient la rencontre entre Robinson et Vendredi. Le spectacle prend son inspiration dans le roman de Defoe, et non celui de Tournier. Pas de dimension psychologique, ni d'expression d'affects. On est d'abord surpris d'un tel choix, tant on s'attend à des manifestations de cruauté, de violence, voire de sensualité entre les deux comparses. Et ce d'autant plus que Vendredi est joué par une comédienne, Catherine Le Goff, qui campe un intéressant personnage androgyne, ni homme, ni femme, tout en nuance et ambiguïté face à un Robinson, Frédéric Tellier, plein de puissance.

Mais ces attentes sont en réalité modelées par le Robinson de Tournier, relu de surcroît par Deleuze qui fait de la robinsonnade - celle de Tournier - une fiction clé pour penser la perversion et le (non) rapport à Autrui (« Le monde du pervers est un monde sans autrui, donc un monde sans possible.(…) Toute perversion est un autruicide, un altrucide, donc un meurtre des possibles.(…) C'est ce que suggère Tournier dans ce roman extraordinaire : il faut imaginer Robinson pervers ; la seule robinsonnade est la perversion même. » in Logique du sens).

Dans ce spectacle, il en va tout autrement, la rencontre se fait bel et bien, et d'abord par l'échange des objets, qui symbolise la rencontre de deux mondes. le Théâtre du Lin fait le choix des objets, non de la psychologie, évitant très certainement un grand nombre de facilités. Choix des objets et aussi des animaux : Vendredi et Robinson se transforment de bric et de broc en animaux exotiques fantastiques, tel le Naswak, dont on reçoit en fin de spectacle un délicieux échantillon de crottes - en réglisse, mais les enfants, sceptiques, préfèrent souvent s'abstenir ! -, mais aussi en mouche et moustique. La troupe joue ainsi avec impertinence de l'image d'Epinal et évite par là même les clichés, présents chez Defoe, du bon Indigène et de l'Occidental civilisé.

L'imaginaire joue à plein et c'est un plaisir de voir combien l'artifice exhibé, les objets, bouts de bois, de ficelle, de tissus divers, mais aussi les sons, donne naissance à un monde jubilatoire.

Pour le plaisir des petits (à partir de sept ans) mais aussi des plus grands, on l'aura compris !

Robinson par le Théâtre du Lin, mise en scène de Sylvie Gautier
Avec Catherine Le Goff, Christine Moreau et Frédéric Tellier
Collaboration artistique Fransoise Simon.
Au Collège de la Salle, Place Pasteur à Avignon. Résa : 04 90 27 93 64
Tous les jours à 11h30 du 9 au 31 juillet 2003.


- Le site du Théâtre du Lin.
- A propos de Robinson : une synthèse pédadogique en ligne.
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Anne Morvan - 24 août 2007

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