A Avignon, il n'est pas possible de fréquenter à nouveau les théâtres du Off comme si de rien n'était, comme si le In n'était pas annulé, comme si plus de 80 compagnies n'avaient fait le difficile choix de la grève et de l'annulation de leur spectacle. Comment, dans ces conditions, aborder la représentation ? Réponse avec Benedetto et les compagnies grévistes du théâtre des Carmes, qui proposent un superbe Intermittent revisité.

Impossible en cette semaine du 14 juillet de reprendre simplement le chemin des théâtres. Que l'on soit intermittent ou spectateur, c'est bien quelque chose de la Grande Histoire qui se déroule sous nos yeux dont on est tous d'une manière ou d'une autre partie prenante. Rappelons quand même pour ceux qui crieraient à l'exagération que le festival, créé en 1947, n'a jamais été, de toute son histoire, annulé, pas même en 68 ! Qu'on le veuille ou non, chaque décision individuelle d'intermittent ou de spectateur, de jouer ou non, de montrer ou non sa solidarité, a de facto une signification politique, aussi obscure ou opaque soit-elle. Aujourd'hui, à Avignon, comme dans beaucoup d'autres lieux, les choix que nous faisons nous impliquent au-delà de nous-mêmes, et donc engagent une responsabilité plus grande qu'on ne le penserait. Rien n'est insignifiant, rien n'est strictement individuel.

C'est dans ce contexte que nous décidons d'aller voir Benedetto au théâtre des Carmes. Un griot, Karamoko Bangoura, et un conteur, Mohamed Adi, nous accueillent, et nous racontent l'histoire de ces intermittents « morts », allongés sur la scène, une dizaine en tout et pour tout, que rien ne semble réveiller, que rien ne semble « ressusciter ».

Et comment faire en effet pour reprendre vie ici dans une ville d'Avignon traversée par les grèves, comment reprendre vie sur scène ? Comment jouer, retrouver une parole artistique, théâtrale qui pourrait rencontrer à son tour les murmures de la ville ? L'intermittent gréviste peut-il retrouver un moment sa voix d'artiste ?

Les comédiens allongés sur la scène auraient tous dû jouer au théâtre des Carmes, aussi bien la compagnie de Benedetto que les compagnies invitées. Ils ont fait le choix, ensemble, d'une grève active, d'un spectacle à chaud, où chaque comédien met en scène un sketch, une scénette, un numéro de mime ou encore de marionnette. Et la sauce prend avec jubilation, on pouvait craindre une juxtaposition de numéros, des clichés à profusion, un prêt-à-penser politiquement correct et c'est tout le contraire qui se produit !

Tout débute avec un mime formidable, Kaki le Mimagineur, mime muet, ou plus exactement qui profère des onomatopées ô combien signifiantes. Kaki, c'est l'artiste heureux, un brin à la marge, qui vient nous chatouiller la pointe des pieds pour nous rappeler nos rêves de liberté. Kaki, c'est le saltimbanque en prise avec les forces de l'ordre qui lui demandent, pas très gentiment, de dégager le bitume pour laisser la voie (voix ?) libre. Kaki c'est le mime heureux qui fait naître sous nos yeux un immense policier, symbole de tout pouvoir, qui d'un mot emmène notre saltimbanque au trou ! Et au trou, on travaille ! Eh oui, le travail à la chaîne, l'apprentissage de la discipline, de l'ordre, quoi ! Mais notre Kaki est indomptable ! Rien à faire, il commence, malgré lui, à se déhancher, à danser en travaillant, avant de se faire durement rappeler à l'ordre : « Ici on travaille, on ne danse pas » ! Et Kaki de faire tous les efforts du monde pour ne pas danser, ne pas sourire (« on ne sourit pas non plus ! »), et de s'échapper après une journée de travail : Kaki ou le saltimbanque libre, qui nous fera toujours rêver… Avec les mots, on ne peut être que très en-deça de cette géniale performance de Kaki, alors si vous êtes à Avignon, précipitez-vous pour le voir !

S'ensuivent d'autres scénettes qui soulèvent, chacune à leur manière et avec justesse, un aspect de ce festival d'Avignon, de cette grève des intermittents, telles ces deux jeunes comédiennes qui se prennent le bec pour savoir s'il faut faire la grève ou pas, les deux personnages étant aussi caricaturaux et tête à claques l'un que l'autre. Ce n'est pas ici que l'on trouvera un discours ou des réponses toutes faites ! Et c'est tant mieux !
Guy Lenoir, parodiant avec brio le grand chef du Medef, nous fait mourir de rire par sa vision des événements et sa lecture du fameux protocole, dont on comprend mieux maintenant pourquoi on n'en trouve nulle part des extraits ! Parodie gratuite ? Loin s'en faut ! Car nous calculons avec Lenoir-Seillières la baisse des indemnités journalières consécutives au protocole.

Puis c'est André Benedetto qui, dans un grand moment de théâtre politique, prend la parole, non pour faire un discours, ni une harangue, mais pour nous raconter des histoires. Et d'abord la plus grande, une des plus importantes de toute l'histoire du théâtre, celle de la catharsis. Concept clé, concept mythique, qui habite toute réflexion de l'expérience théâtrale depuis Aristote, que nous dire de la catharsis ? Qu'elle est la purgation des passions, le moment nécessaire par lequel on se décharge d'un trop plein d'énergie, de colère, de contradictions. L'histoire qu'il nous raconte est celle d'un couteau de théâtre dont la lame s'enfonce dans le manche au moindre contact. Et d'un comédien, qui après sa pièce, conserve son couteau, et tue pour de faux un passant, en pleine rue, sous la regard de centaines de badauds, au souffle coupé, témoins malgré eux (mais pour leur plus grand plaisir ?) d'un meurtre en direct… Pourquoi ce passant ? Pour sa ressemblance avec un grand patron, avec une icône télévisuelle ? On retient son souffle… Mais non, meurtre il n'y a pas, juste un simulacre, un « pour de faux », et voilà le moment de catharsis, de purgation…

La catharsis est justement le principe sur lequel fonctionne ce spectacle. Quelle différence entre un débat-forum et un tel spectacle ? Tout. Comment penser cette différence ? Par les phénomènes de distanciation et de catharsis, Brecht et Aristote appelés à la rescousse artistique. Que nous aide à penser ici Benedetto ? Que la contradiction nous habite tous en ces jours d'Avignon, intermittents, artistes, techniciens, spectateurs. S'il est un credo de Benedetto, c'est de penser que la contradiction, passée au moulin de la catharsis, pourra accoucher de quelque chose de positif. La contradiction, moment du négatif par excellence, est nécessaire, elle seule permet l'avènement d'une nouvelle étape, de nouvelles pensées et actions.

A voir ce spectacle, la formidable jubilation qui s'en dégage, cette forme de grève active et créatrice, on est tenté de le croire. Le spectacle se poursuit par un débat de grande qualité entre les spectateurs et l'ensemble des comédiens, la réflexion s'amorce, des opinions contradictoires peuvent - enfin - s'exprimer sans qu'on en vienne aux insultes. Il semble bien qu'un espace de liberté - de pensée, de parole - se dessine dans un contexte d'AG peut-être pas si propice qu'escompté à la réflexion. Grève créatrice réussie !

Infos :
L'Intermittent ressuscité
Au théâtre des Carmes, tous les jours à 18h jusqu'au 31 juillet.

- Benedetto jouera exceptionnellement son spectacle le 23 juillet : L'Homme aux petites pierres encerclé par les gros canons.

Anne Morvan




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