Chalon dans la rue balbutiait à peine : deux compagnies d'envergure, Generik Vapeur et Royal de luxe, devaient jouer en avant-première, pour la population locale, leur dernière création. Joueraient-ils ? Oui, avaient-ils décidé, d'un commun accord avec la majorité des artistes du In, pour qui se taire semblait une capitulation plus qu'un acte fort, à ce moment du conflit sur l'intermittence. Deux AG plutôt houleuses avaient rythmé la journée : la violence verbale s'y confondant avec la passion, la fatigue, voire le désespoir, en tout cas le malaise et le doute. Ce soir-là, ils joueraient, au nom de la VIE !

Un groupe de voyous n'avait pas encore choisi de se porter à la hauteur de pratiques dignes de capots, alors qu'eux-mêmes n'hésitaient pas à user du terme de "collabos" face aux artistes qui avaient décidé d'arrêter l'auto-flagellation et le suicide. Face à un gouvernement sourd et sournois, ces artistes préféraient lutter avec leurs propres armes : l'expression artistique qui, sans doute plus que les poings, peut avoir un impact fort sur les imaginaires et les consciences. Royal de luxe, avec ses trucs et astuces d'il y a quinze ans, donnait à son Tréteau des ménestrels le parfum de son Roman photo : machines bricolées, régisseurs à vue, vrai-faux théâtre en perpétuelle réinvention life. Une mise en bouche agréable …

Un peu plus loin, au cœur de la ville, le wagon de Generik Vapeur bloque la rue du Port Villiers, anciennement "Allée des Platanes". Le spectacle reconstitue cette rue imaginaire, anciennement tranquille avant que des seringues jonchent les trottoirs tous les matins et que les bruits des mobylettes secouent les puciers toutes les nuits. Ce soir, les habitants, réveillés par l'arrivée de ce wagon insolite et troublant, se ruent par les fenêtres, suivant l'exemple d'un intrépide qui veut mourir dans son lit et se précipite, la corde au cou, à la suite de son matelas jeté du premier étage.

Ils explorent et révèlent la rue : son histoire, son évolution, ses transformations qui l'ont menée, aujourd'hui, à subir un discours de "sécurité à tout prix" : interdit de porter foulards et sabots hollandais, interdit d'être seul. Interdit …, interdit … ! Le wagon frétille, s'ébroue et s'ébranle finalement, vague amplifiant les slogans, les mots d'ordre qui font furieusement écho à l'actualité sociale la plus brûlante.

Generik Vapeur, l'une des plus anciennes troupes de théâtre de rue actuelles (près de vingt ans d'existence) manie parfaitement l'écriture caractéristique des espaces publics : le travail de lumière, en écho ou en contrepoint à l'éclairage urbain ; le jeu sur la hauteur : aux fenêtres, sur un fil tendu entre deux balcons ou sur un panneau de type électoral où s'inscrira un slogan de VIE ; les projections d'images et de textes sur les façades et le wagon ; les compositions musicales et la diffusion du son entourant le public ; le jeu enfin, suffisamment fort pour être perçu de milliers de personnes mais jamais outrancier ni grotesque. Tout cela révèle une réelle maîtrise de l'écriture urbaine que seule peut conférer l'expérience qui sait sans cesse se mettre en question et n'hésite pas à assimiler de nouvelles formes d'expression, davantage liées aux technologies qu'au seul rapport de "corps à corps" émotionnel ou ludique avec le public.

Reste le fond, le propos : profondément engagé dans une dénonciation des "règles" qui régissent jusqu'à l'absurde la société d'aujourd'hui. Mais cet engagement, caractéristique de la compagnie depuis sa création, ne rime pas avec violence ou militantisme forcené. C'est l'expression artistique que privilégie Generik Vapeur, l'humour parfois, l'image saisissante d'un homme descendant une façade à la verticale, la poésie même d'un vieux réverbère teinté illuminant la rue "d'avant", et jusqu'à l'accent final d'une pluie dorée de poudre aux yeux.

Renoncer à jouer, bâillonner ces propos serait revenu à refuser d'éveiller les consciences des badauds rassemblés autour d'une proposition construite et fruit d'un savoir-faire de longues années, produit d'un travail de ces Artistes de rue qui savent encore pourquoi ils ont choisi ce lieu d'expression et ce mode de VIE.

PASS'PARTOUT - Théâtre d'une rue
Cie Générik Vapeur - création 2003
Direction artistique : Caty Avram et Pierre Berthelot
Le 16 juillet 2003 à Chalon-Sur-Saône

Floriane Gaber




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