Chronique : une semaine de festival du 13 au 16 juillet 2003, par Anne Morvan à Avignon.
Alors que la première semaine du festival (8-13 juillet) s'était déroulée dans un climat quasi insurectionnel de grève générale, de manifestations quotidiennes, d'AG incessantes, du petit matin au milieu de la nuit, cette deuxième semaine s'ouvre sur un air de gueule de bois après l'annonce de l'annulation du festival In, jeudi 10 juillet au soir, par son directeur Faivre d'Arcier...
Lundi 14 juillet, l'ambiance est pourtant encore à la mobilisation. Rendez-vous est donné place Pasteur pour écouter l'allocution du chef de l'Etat. Une centaine d'intermittents se massent autour d'un poste de télévision. Les propos de Chirac déçoivent évidemment, le protocole d'accord du 26 juin étant à mots (à peine) couverts confirmé. S'engage alors une manifestation bruyante où chacun a apporté un instrument, une casserole ou un quelconque objet. La rage est perceptible même si on sent que cette manifestation sera une des dernières et que les formes de mobilisation vont évoluer. Le mot d'ordre est à la grève dans le off, mais il ne prendra pas. La majorité des compagnies - et ce avant tout pour des raisons financières - reprendront le travail, tout en restant solidaires de la contestation.
Les contradictions traversent tout intermittent, toute compagnie (Jouer ou ne pas jouer ?), et beaucoup de spectateurs aussi (Assister ou ne pas assister aux spectacles ? Comment manifester sa solidarité ?), le besoin de réflexion, de dialogue se fait sentir.
les Etats Généraux de la Culture
Dans ce contexte sont organisés des Etats Généraux de la Culture, sur une proposition de Jack Ralite, en ce lundi après-midi au Cloître Saint-Louis. Il s'agit maintenant, selon la volonté des organisateurs, de faire des propositions concrètes afin d'inscrire le mouvement dans la durée. Bernard Faivre d'Arcier ouvre les réjouissances, alors que se succèdent, entre autres, pendant plus de quatre heures devant un public attentif et nombreux, plusieurs centaines de personnes : Didier Bezace, André Markowicz, Sylvain Fievet, président du Syndeac, Bruno Tackels, Julie Brochen... Que retenir de tous ces discours ? Que le protocole est mauvais, que la lutte doit se poursuivre, même si on ne voit pas très bien sur quel mode concrètement. Beaucoup insistent sur la nécessité de ne pas s'enfermer dans des revendications uniquement professionnelles et catégorielles qui empêcheraient de voir que les luttes sociales de ces derniers mois visent in fine le même objectif (un mode de gouvernement différent), et s'appuient sur un même constat de fond : quelle culture, quelle éducation, quel système de santé... pour quelle société ? C'est donc un véritable choix de société qui se joue selon les intervenants.
Selon Didier Bezace, il est aberrant de parler du régime des intermittents, c'est-à-dire de parler comptabilité et économie là où se joue la place politique de la culture dans une société. Selon lui, c'est un pacte républicain qui doit se sceller entre les artistes et les citoyens afin que ces derniers ré-affirment leur volonté d'une culture vivante et active dans la République. La question du financement est secondaire parce qu'elle n'est que moyen au service d'une fin politique. Dans la même veine, les intervenants s'accordent pour souligner que la grève aura permis une reprise formidable des débats, du dialogue entre intermittents, compagnies, spectateurs et mais aussi avec les habitants et les commerçants d'Avignon. Avignon, qui était devenu une foire aux spectacles - ou plus cyniquement un vrai marché du spectacle vivant, aux multiples transactions commerciales entre compagnies, programmateurs et consommateurs - redécouvre donc son être politique, sa dimension citoyenne et républicaine.
Et c'est tant mieux ? On s'étonnera quand même de cette résurgence du vocabulaire républicain lors de ces Etats Généraux. Tous les concepts rousseauistes, réduits à une simple quincaillerie, y passent : contrat social, pacte républicain, la République et ses artistes, le Citoyen face à l'Art, tant et si bien qu'on se demande si les artistes ont pris note, au passage, de la crise de la démocratie représentative et a fortiori de l'être-citoyen, et s'il n'est pas urgent d'élaborer une approche plus critique, plus subversive, de la chose politique.
Un festival alternatif
Quoi qu'il en soit, des lieux de résistance, avec un discours différent, émergent. Les Interluttants, installés à la chapelle St Charles, mettent en place un festival alternatif, et distribuent chaque soir le programme des débats et actions politiques. La Chartreuse, de son côté, est en grève active, et organise chaque jour des forums et rencontres sur les luttes. Notons, au passage, tous les jours à 17 heures les « phrases fraîches » de Jacques Rebotier qui fait avec bonheur une revue de presse souvent des plus édifiantes (voir le programme quotidien et complet sur www.mouvement.net). Les spectateurs ont également constitué leur propre comité, « les spect-acteurs », et se réunissent tous matins.
Mardi 15 juillet, la grève générale du festival off n'est plus à l'ordre du jour. Seule une minorité, mais non négligeable, poursuit la grève (80 compagnies sur près de 600, dont des lieux très symboliques comme le Big Bang Théâtre et la Caserne des Pompiers) et organise un exode symbolique le 16 juillet. Les tensions sont vives entre grévistes et non-grévistes, et traversent souvent une même compagnie. Chacun est déchiré sans que pour autant cela dégénère en affrontement entre compagnies grévistes et les autres. Chacun fait ses choix, et à notre connaissance, il n'y a que le théâtre de l'Unité - seule compagnie du Big Bang Théâtre à vouloir reprendre - qui subit les foudres de grévistes.
Les autres reprennent le travail, sans que les doutes et questionnements disparaissent pour autant. Beaucoup d'artistes, de techniciens et de spectateurs vont de spectacles en débats, tout en poursuivant leur réflexion.
André Benedetto, pour sa part, fait le choix d'une grève active et a organisé à chaud dans son théâtre des Carmes avec les autres compagnies qui y étaient programmées un spectacle de circonstances sur la grève, véritable catharsis réjouissante (tous les jours à 15h et 19h au théâtre des Carmes, chronique à venir ndlr), suivi d'un débat avec le public.
Un festival 2003 qui marquera donc, et qui semble n'être qu'un prélude aux luttes à venir. Un festival qui concentre, à lui seul, bien des contradictions et tensions de la société actuelle.
[illustration : "Des vies en boîtes qui attendent la mort" in Petits rôles, création de Noëlle Renaude pour la Compagnie du Jour. Théâtre du Chien qui fume, Festival Off 1998 Photo DR]
Sur le web
- Le programme quotidien et complet de la Chartreuse sur www.mouvement.net
- Dernière news : Intermittents, la part maudite ? et toutes les news publiées dans la rubrique Scènes sur ce sujet.
- Flash spécial Intermittence : News et Sélection de liens du 1er juillet 2003 (mise à jour).
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