Les partis pirates percent en Suède et en Allemagne tandis qu'ils commencent à peine à se fédérer en France. Assiste-t-on à la naissance d'une nouvelle force politique ou ces partis sont-ils destinés à ouvrir leur ligne et rejoindre d'autres groupes parlementaires ?

Si les raisons du succès de ces partis sont un peu différentes selon les pays, ils présentent toutefois une ligne et une idéologie commune. Cette dernière, cristallisée par le Parti pirate International prône le libre accès à la culture sur internet, le renforcement des droits fondamentaux relatifs à la vie privée (confidentialité des données) et milite pour une plus grande transparence des institutions politiques. Des valeurs que l'on voit poindre pour la première fois dans la "Déclaration d'indépendance du Cyberespace", sorte de manifeste libertaire enflammé rédigée par l'ancien parolier des Grateful Dead et cofondateur de la Electronic Frontier Foundation, John Perry Barlow, en 1996.
Pour certains spécialistes, les influences des partis pirates ne s'arrêtent pas là, mais remontent à des époques plus anciennes. Selon Rodophe Durand, professeur à HEC Paris et auteur de "L'organisation Pirate", on retrouve de troublantes analogies entre l'idéologie de la piraterie du XVIIIème siècle et ces nouveaux partis. "Tous deux défendent la cause publique, à la différence de la cause privée qui attend un retour sur investissements, explique le spécialiste. Comme les pirates du XVIIIème siècle, les partis pirates sont anti-libéralistes et anti-capitalistes, c'est à dire qu'ils se positionnent contre le profit légitime et contre le monopole et les oligopôles. Par contre, à la différence des pirates d'autrefois, ils agissent à l'intérieur même du système politique".
Les Partis pirates partent à l'abordage
Fini donc le temps de l'autarcie, ces flibustiers d'un nouveau genre ont désormais pris d'assaut l'espace politique avec plus ou moins d'habileté selon les pays. Leur tactique d'approche leur a même permis dans certaines configurations de tirer profit de failles politiques pour asseoir leur récent succès. "Pour la Suède, leur discours s'est construit autour d'un vide politique de la droite libérale", analyse Fabrice Epelboin, enseignant à Sciences Po et spécialiste du websocial. L'Allemagne aussi a su, comme son allié suédois, tirer son épingle du jeu. "Le parti allemand est en avance parce que c'est une machine politique très bien structurée. Ils disposent de moyens importants du fait de leur participation à des élections importantes et du fait qu'ils touchent des financements publics", explique Maxime Rouquet, président du Parti pirate Français, une délégation nationale qui n'en est encore qu'à ses balbutiements comparé à ses camarades qui cartonnent en Suède et en Allemagne. Après un galop d'essai lors d'une législative partielle en 2009, le parti pirate français va tout juste présenter des candidats aux prochaines élections législatives de 2012.
"Nous n'avons pas l'ambition d'être un groupe parlementaire dès 2012, pour nous il s'agit avant tout de nous faire connaître, d'obtenir des financements publics", assène son président. Pour ce dernier, si le Parti pirate n'a pas encore décollé en France, c'est surtout parce que le temps et les occasions ont manqué. "En France, à l'inverse de la Suède, nous n'avons pas eu d'élections majeure depuis que le parti a été constitué. On est devenu un parti politique au sens de la loi pour soutenir des candidats au cours de cette année. Le grand public ne nous connaît pas encore".
Pour certains observateurs spécialisés, le manque d'occasion ne serait pas la seule difficulté de nos pirates politiques français. "En France, on reste à un stade très embryonnaire. Le parti est très junior en termes de politique", analyse Fabrice Epelboin. Pour d'autres, il s'agit d'un problème de positionnement. "C'est un parti qui a beaucoup d'avenir mais je suis interrogative. Je trouve qu'ils ont un programme assez étroit. A priori, le mouvement pirate pourrait devenir une force politique mais ce parti est trop concentré sur internet, sur la question des droits d'auteurs qui semble être le coeur de leur programme. S'il veut réussir, le parti pirate français doit sortir un peu plus du net. Il faut qu'il aille sur l'écologie par exemple", explique Monique Dagnaud, sociologue au CNRS et spécialiste des cultures numériques.

Sortir du net
Ouvrir les lignes? Nos pirates seraient-ils capables de s'allier à une autre cause pour gagner des voix ? L'option n'est pas forcément écartée par les Pirates français. A une condition cependant : "On ne pourra pas faire de compromis sur la neutralité et la liberté du net. Bien sur, si on a des élus au parlement, on pourra imaginer rejoindre le groupe parlementaire mettant en avant les idées du parti. C'est ce qu'ont fait les euro-députés suédois. On est prêts à travailler avec n'importe quel parti qui s'annoncerait en faveur de nos idées". Reste que le Parti pirate français souffre encore d'un fort déficit d'image auprès de la population comme de la sphère politique, qui préfère encore les voir comme un groupe de geeks à tendance gauchisante ainsi que l'explique Rodolphe Durant. "La cause pirate échoue forcément, et ce soit parce qu'ils sont trop radicaux et qu'ils sont ainsi capturés et démembrés, soit parce qu'ils s'étiolent après avoir réussi à faire passer leurs idées. Le parti pirate sera vite catégorisé comme un énième parti d'extrême gauche".
C'est sans compter que la cause pirate, en dehors des jeux d'alliance politique touche au coeur toute une génération nourrie à internet. Des jeunes que Monique Dagnaud dépeint comme "pris entre les délices du consumérisme et l'âpreté de la compétition pour les places" et qui avec la crise et des lois telles qu'HADOPI et LOPSSI vont être petit à petit coupés de la logique d'abondance à laquelle le Net les avait habitués. De quoi constituer un électorat solide qui pourrait être bientôt tenté de pencher pour les Partis pirates. "En ces temps de crise, les gens s'attendent collectivement à voir apparaître des justiciers qui vont porter la voix de ceux qui sont en difficulté", termine Rodophe Durant. Le décollage du parti français tient peut-être à la réussite de sa transformation de Pirate en Robin des Bois.
- Entretien avec Rickard Falkvinge, fondateur du Parti Pirate suédois
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