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Année 1996

Le talent se perd-il à la séparation d'un groupe ?

La carrière solo, un pari risqué pour les leaders de groupe

C’est une des lois fondamentales du rock et l’un de ses mystères insondables : comment se fait-il que lorsque le leader d’un groupe à succès, brillant, et souverain, se sépare des tâcherons (ou pas) qui l’accompagnent, il perde presque toujours son mojo et soit obligé de traîner, d’albums piteux en albums "pas trop mal", la réputation maladroite d’une carrière solo en demie-teinte ?

On a beau faire le malin, à moins d’être fan de U2 et des Rolling Stones, ceux qui ont aimé à la folie certains groupes, ont presque tous eu la chance d’expérimenter ce passage à l’âge bête de l’artiste où pour des raisons variées, notre phare leader, souvent omnipotent, se met à son compte et vous promet de l’or en barres, affirmant sa liberté et la toute puissance de sa créativité débridée, maintenant qu’il s’est débarrassé des entraves du passé. "Vous allez voir ce que vous allez voir. Je suis un être libre et ma musique ne sera jamais aussi bonne que celle qui arrive."

Vous vous rendez en magasin fébrile et dénichez le nouveau chef d’œuvre de votre idole qui s’avère :
1. ne pas sonner du tout comme ce qu’il faisait AVANT
2. vous rappeler vaguement ce qu’il faisait avant mais en MOINS BIEN
3. ne comporter que 2 ou 3 bons titres.
4. explorer très très en profondeur les quelques défauts qui sommeillaient dans l’ancien groupe sur TOUTE la longueur d’un album.

Pourquoi c’était toujours mieux avant : le paradoxe des carrières solo

Réglons tout de suite la question principale. Dire qu’un artiste est moins bon en solo que lorsqu’il évoluait dans le cadre du groupe qui l’a fait connaître est souvent un faux procès qu’on lui fait. Comme souvent, c’est une histoire d’œuf et de poule. Si l’artiste solo est moins bon que dans son groupe de jeunesse, c’est souvent :

- Parce que le rock est justement une histoire de jeunes et souvent une histoire de groupes. La plupart du temps, l’apparition d’un artiste intervient très tôt dans sa vie et lui permet d’exprimer ce qu’il a de meilleur et de plus original dans les premières années. Une loi du rock veut que 90% des artistes aient tout dit sur leurs 3 premiers albums (et que 90% des artistes aient tout dit sur leur premier, en fait !). Il va de soi que lorsque les Pixies, The Smiths et Led Zeppelin se séparent, la probabilité pour que leurs leaders respectifs (Frank Black, Morrissey et Plant par exemple) aient donné au sein de ces structures ce qu’ils avaient de meilleur dans le ventre est forte. Pour étudier scientifiquement notre phénomène, il faudrait bien sûr étudier le cas très improbable d’un type qui connaîtrait un succès solo immense et déciderait de poursuivre sa carrière… dans un groupe. C’est un cas d’école pas si fréquent. Du coup, dire si la décadence du génie en solo est naturelle ou provoquée reste quelque chose de difficile.

- Ce phénomène est amplifié par une autre évidence. Si vous avez connu et aimé un groupe, c’est parce ce qu'il y a mis les moyens : albums, singles, long travail en studio, concerts internationaux, tournées et ratata-tournées, cirque médiatique, voire excès en tout genre. Il est donc probable qu’au sortir d’un groupe, le génie soit émoussé et incapable de retrouver son lustre d’antan. On pourra citer à l’appui de cette démonstration le parcours de Jarvis Cocker qui aura mis vingt ans à connaître le succès avec Pulp et se sera laissé consumer (dans sa vie et son art) par les quelques années de reconnaissance médiatique. L’artiste qui émerge au début des années 2000 est bien un artiste solo capable de jolis coups mais aussi un homme modifié, usé et qui, parce qu’il s’est brûlé les ailes, a frayé avec la jet-set etc, n’est plus capable d’écrire des chansons comme il les écrivait avant.

- Il ne faut pas négliger un autre phénomène qui est tout bêtement le vieillissement du fan lui-même et son usure quant aux productions d’un individu (en groupe ou pas) qui, quoi qu’il s’en défende, tend à creuser au fil de sa carrière un sillon thématique ou musical qui lui est propre et demeure ou prou constant. Les artistes qui ont une épaisseur ont par définition une identité qui est leur principal atout mais aussi leur limite, en ce qu’il ne varie pas assez pour provoquer chez le fan un état de surprise et de fascination permanent. Si l’on peut mordre pendant son jeune âge aux textes surréalistes et absconds d’un Stephen Malkmus dans Pavement, est-ce qu’on sera prêt 20 ans plus tard à adorer avec la même intensité cette forme de poésie beat ? A considérer que l’homme n’ait pas changé d’un iota ou soit lui-même immuable (prenons par exemple Robert Smith ou Mark E. Smith, bons exemples de constance), que le groupe n’ait ou pas éclaté, que le leader ait changé ou pas, nous ramène plutôt vers un phénomène de lassitude devant un art qui varie somme toute assez peu dans l’excellence devenue banalité.

Ces trois éléments balayés, il n’en reste pas moins, si on ne veut pas faire dans le jeunisme ou croire que tout le monde est fini à 25 ans (voir Paul Weller, Noel Gallagher, Mark Gardener et quelques centaines d’autres), que l’observation des carrières solo a son intérêt.

Carrières solo : l’échec artistique est-il inévitable ?

Contrairement à ce qu’on dit souvent (y compris ici), il n’y a pas de malédiction définitive attachée aux carrières solo qui en ferait systématiquement des catastrophes (sur)naturelles. Lorsqu’un artiste est doué et valable, lorsque son premier groupe est bon (ce qui en élimine un paquet), il est extrêmement rare que son talent se perde complètement et que ses disques soient véritablement des fiascos artistiques. La plupart des leaders de groupes estimables ont mené des carrières intéressantes, avec des hauts et des bas. Même s’ils n’ont jamais réussi à renouer complètement avec la qualité de leurs jeunes années, la plupart s’en sont tirés commercialement avec aisance et ont pu (par moments d’éclat) mériter les félicitations du jury. Cela ne veut pas dire que ce qui est possible est courant. Aussi est-il facile de mettre en évidence quelques explications qui ont pu éclaircir pourquoi des types doués se sont perdus en route :

- Les génies livrés à eux-mêmes se perdent en route et développent leurs mauvais instincts. Le groupe est un système de pouvoirs et de contre-pouvoirs qui évite à un leader aussi brillant soit-il de se perdre dans sa propre névrose et de laisser libre cours à sa mégalomanie. Brian Wilson s’est perdu avec et à l’intérieur des Beach Boys au moment de terminer SMiLe. En s’isolant du groupe pour parler avec son propre génie intérieur, il a non seulement plombé la formation mais aussi court-circuité son propre cerveau. Sa carrière solo a mis 30 ans à émerger. Le Malkmus est un homme qui s’est abandonné aux solos de guitares et à son goût du psychédélique, travers en partie contenus au sein de Pavement par des systèmes de contre-pouvoirs menés par Gary Young d’abord et Scott Kannberg ensuite. Pour Morrissey, la carrière solo a signifié reconnaître sa dépendance musicale avec Johnny Marr et l’abandon à une indépendance factice le mettant à la merci de compositeurs plus ou moins doués comme Boz Boorer ou d’autres qui ont peu à peu siphonné ses qualités globales.

- Les génies en solo (comme en groupe) peuvent n’avoir plus rien d’essentiel à dire : On a parlé de l’assèchement artistique. Il ne faut pas éluder son importance dans la décadence de certaines carrières solo. Est-ce que Shane Mac Gowan avait encore quelque chose à dire quand il a été exclu des Pogues ? Est-ce que le "propos" de Frank Black, une fois les Pixies séparés (et disons après Teenager Of The Year ou The Cult of Ray), méritait autant d’albums ? Le gars qui parlait de la couche d’ozone et des extra-terrestres a clairement levé le pied pour tenter d’explorer une veine nouvelle au milieu des années 90 (le blues) qui n’était pas si fructueuse. Même phénomène pour Jarvis Cocker qui, en accédant par le groupe à un autre statut, a perdu son mordant et son sens de la confrontation sociale. L’artiste solo peut s’épuiser tout seul quand il devient l’unique moteur de sa propre musique. 

- La dynamique du groupe est propice paradoxalement à l’expression des individualités. Le conflit est salvateur. Les manageurs de tout bois le savent bien (voir Marc Liévremont, Jacquet et les autres) : il n’y a parfois rien de meilleur qu’une pétaudière relationnelle pour sortir le meilleur de soi-même. La dynamique du groupe n’est jamais meilleure que lorsqu’elle fonctionne dans des luttes d’ego et de conceptions, fussent-elles déséquilibrées. Mark E. Smith essaie depuis 30 ans de maintenir The Fall dans cet état (en partie fictif) d’insécurité. Ride n’a jamais fonctionné que parce qu’Andy Bell et Mark Gardener ont été les meilleurs amis et ennemis du monde. Les Beatles itou, Oasis encore un peu plus que ça dans le cercle familial. Les Joy Division/New Order ont grandi ensemble, tout comme les Happy Mondays ne sont nés que de dynamiques contradictoires avant que Shaun Ryder navigue (à vue) en solitaire. La musique rock pour être à son zénith a besoin d’un système de pouvoirs et de contre-pouvoirs et d’une alchimie humaine pour exister. La séparation du groupe modifie les conditions d’expression du génie et il est rare qu’un individu ait les qualités nécessaires pour être "génial" dans deux situations/contextes/époques différentes. Est-ce cela qui explique que Robert Smith, homme seul au sein de The Cure, n’ait jamais livré l’album solo qu’il annonce depuis 30 ans ? Mystère et boule de gomme.

- Plus l’identité du groupe est marquée, plus il est difficile de s’en dépêtrer. Cela va de soi, il est plus facile de devenir Robbie Williams après Take That que Robert Plant après Led Zeppelin ou Phil Collins après Genesis (on déconne). Plus le groupe aura laissé une empreinte forte sur son époque et plus la carrière solo sera ardue et nécessitera un "reboot" profond. Si elle s’inscrit trop près du "cadavre" du groupe, elle perdra son intérêt. Si elle tente à tout prix de s’en démarquer, on n’y comprendra plus rien. Pas étonnant dès lors que les artistes solo livrent souvent leurs meilleurs albums assez près de la séparation de leur groupe d’origine. Le talent est encore chaud et l’acte libérateur plus intense et coulé dans le mouvement qui les a menés au succès.

Voir aussi
- Les 10 lois du rock selon Robert Foster
- notre typologie des séparations de groupes
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Benjamin Berton - 18 janvier 2012

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