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Année 1998

Le guide anti-Pénélope Bagieu

Comment survivre à la bd girly

Lectures alernatives pour survivre à la bd girly et à tous ses clichés

Dialogue entre un garçon et une fille photoshopés, assis en terrasse : « - Hé, t'es vierge ? - Non, je suis scorpion ». Fin du strip. Un strip comme il en pleut par centaines sur les blogs de bd girly, des Pénélope Bagieu et consorts. Les éditeurs ont flairé le filon : désormais, ces gribouilleuses ont l'honneur du papier. Ça met Tanxxx en colère : sur son blog, la dessinatrice dénonce cette mouvance de la bd qui, sous prétexte d'autodérision, tire sans complexe l’image de la femme vers les pires clichés (sexe, shopping, shopping...). Elles sont pourtant nombreuses, les nanas à griffonner autre chose que des scènes façon sitcom ! Voici notre sélection de lectures alternatives, pour survivre à la bd girly niaise et aux clichés qui vont avec.

Tanxxx, la dessinatrice d'Esthétique et filatures, a poussé un sacré coup de gueule dans un billet au titre éloquent : « Les pétasses, l’abêtissement et les éditeurs ».

« C’est quoi, cette putain de mode de publier n’importe quelle débile qui a appris à dessiner y’a deux jours entre deux macarons ? c’est quoi cette manie de vouloir à tout prix SA pétasse qui n’a rien à dire de plus que hihihi c’est tro chanmé j’ai des louboutins ? Mais nom de dieu, c’est quoi ce putain de retour en arrière géant qu’on veut nous faire subir, au juste ?

Pour Tanxxx, ça relève d’un devoir féministe : il faut dénoncer l'univers bd des « greluches décervelées qui causent de leur dernière jupe à la con ». Est-elle trop extrême ? Si elle se fait remarquer par la virulence de ses propos, (« Allez vous faire foutre, avec vos talons à la con, vos macarons glucosés, votre féminisme dans les chaussettes et vos bédés de merde »), Tanxx est pourtant loin d’être la seule à en avoir sa claque. Chantal Montellier, fondatrice du magazine Ah ! Nana, la première revue BD hexagonale faite par des dessinatrices, vient de publier L’Inscription aux éditions Actes Sud (lire la critique de L'Inscription). Caroline, son héroïne, n'arpente pas les boutiques ses bras chargés de ses achats mais cherche un emploi. Il faut qu'elle s'inscrive au bureau du réel et réponde à la batterie de questions d'un recruteur. Moins glamour que de livrer sa dernière recette de cupcake. "La BD girly, nous dit la dessinatrice, est dans la même case que les revues de mode. C'est une bande dessinée très idéologique malgré soi : le consumérisme, une femme calibrée, le jeunisme et puis une certaine forme de "on va pas se prendre la tête". On cultive l'insoutenable légèreté de l'être insignifiant."

Et si la bd girly, aujourd'hui omniprésente dans les catalogues d'éditeurs et sur les présentoirs des libraires, venait à faire de l'ombre à une autre bd féminine de qualité, moins légère et moins insignifiante ? Il est grand temps de rappeler que lire de la bd de qualité faite par des filles, sans blogopouffer avec tous les ersatz de Péné, c’est possible.

 

Où sont passé les working girls ?

« - Arg, j'ai mangé trop de glace.
- Tu sais quoi demain, on va rien faire. On va même pas manger.
- C'est drôle y a rien qui me fatigue plus que de manger. »

A en juger par la vacuité de leur conversation et le temps qu’elles ont à y consacrer, les héroïnes des bd girly doivent être toutes rentières. Heureusement qu’il y a d'autres filles, comme celles d'Anna Sommer et d'Anne Baraou dans Quadrature, qui sont bien obligées de surveiller leur compte en banque. Les filles de Quadrature doivent se coltiner leur repassage de la semaine tout en rêvant de leur prochaine fête entre amis. Et rien que l'énumération de leurs aspirations aère le cerveau. Elles hésitent, comme la plupart des femmes , entre voyager, un bon restaurant, piquer le boulot de leur chef, s'acheter une robe - c'est possible aussi - ou faire un enfant. Elles savent ce que signifie un emprunt immobilier. Ces filles racontent le soir des histoires à leurs enfants, elles sont en retard à leur boulot le matin. Elles se regardent devant leur glace, mais passent aussi beaucoup de temps devant leur ordinateur. "Nous étions un peu grinçantes. Nous avons été remplacées par du girly léger, creux et oubliable", constate Anne Baraou.

Exception faite de quelques tentatives plus ou moins réussies , comme celle de Yatuu qui dans "Moi, 20 ans diplômée, motivée, exploitée !" décrit son expérience de stagiaire surexploitée dans une agence de pub, les poupées girly ont bien du mal à s'ancrer dans le réel, vantant plutôt leur temps de glande sur Facebook au bureau que leur combat quotidien pour gagner son pain.

Illustrations :
- A gauche : Nathalie Jomard sur son blog Petit Précis de grumeautique
- A droite : Chantal Montellier, L'Inscription (Actes Sud)

 

I Love my body, F*** my brain !

« Je suis super sexy quand je suis chiante.»

Les héroïnes girly peinent tout autant à se geekiser… Les ongles longs se cassent-ils au contact du clavier ? Trop scruter un écran fait-il couler le mascara ? Et puis ces mèches de putafrange qui n'arrêtent pas de tomber sur les yeux… Un peu moins lisses, beaucoup moins pouf, les corps représentés par Julie Doucet dans son Journal. Chez Tanxx, si les filles ont des ongles d'un rouge éclatant, elles n'hésitent pas à faire des doigts au détour d'une case. Elles peuvent se rouler par terre un flingue à la main, dézinguer les intrus à la chevrotine, ou lever la jambe dans un french cancan enfiévré et laisser voir à travers leur jupon une jambe de bois. Elles fument, elles tirent la langue, elle louchent, elle râlent, leurs dents du bonheur sont vraiment de travers. Et si elles ont un œil au beurre noir elles ne le doivent pas à la dernière tendance charbonneuse de la collection eye-liner automne-hiver, c'est plutôt qu'elles se sont battues à la fin d'un concert. Trash, mais classe quand même, car ces silhouettes sont soulignées par un trait parfait dans la tradition du Burns de Black Hole.

Les filles de Tanxxx peuvent même avoir des colliers de cernes sous les yeux si elles ont cumulées les nuits blanches. Le miroir qu'elle nous tende n'est pas le même que celui d'une Mimi Stinguette (Myriam Rak, La Boîte à bulles). Pourtant nous sommes loin du cabinet des curiosités : non ce ne sont pas des freaks, juste des filles de leur temps qui s'éclatent autrement..

-  A gauche : Myriam Rak, Mimi Stinguette (La Boîte à bulles)
- A droite : Tanxxx, Esthétique et filature, Casterman

 

Allô Maman, je suis bobo

«- Mais pourquoi il est parti papa ?
- Il 'est tiré avec sa petite garce de  secrétaire qui a 10 ans de moins que moi et trois fois plus de nichons.»

Les filles des girly BD restent figées dans leurs clichés. Sans sortir de leur salle de bains, elles se caressent le nombril et s'auto-analysent jusqu'à la nausée. Il faut dire que le traumatisme est de taille : papa est autoritaire, maman trop possessive. Pour les relations familiales plus complexes ou douloureuses, on ira voir ailleurs. Chez Debby Drechsler par exemple, qui dans Daddy's Girl nous donne une vision noire, tragique et distanciée de sa relation incestueuse avec son père.

Camille Jourdy, dans Rosalie Blum, sait quant à elle donner de l’épaisseur à ses personnages, nourris par leur passé. Rosalie est solitaire, Aude passe la majeure partie de son temps chez elle dans une oisiveté un peu mélancolique, et Vincent se trouve coincé entre son père et sa mère. Chez Jourdy, la précision des détails permet d'échapper aux stéréotypes. Les personnages déclinent leurs identités avec subtilité, évoluent et tentent de s'en sortir. L'horizon d'un salon de coiffure les ramène toujours à la réalité.

Le contraire des bonnes filles à papa, définitivement infantilisées, qui se rêvent ethnologues du fond d'un divan (voir Margaux Motin) dont elles ne sortiront sans doute que pour servir des macarons quelques années plus tard. Les poupées girly passeront du mojito à la coupe de champagne. Futures bobos, elles tiendront salon sans avoir quitté les quais du canal de l'Ourcq. Canal d'ailleurs croqué à la va vite et aussitôt posté sur leur blog.

-  A gauche : Pénélope Bagieu sur son blog, "Ma vie est tout à fait fascinante".
- A droite : Debby Drechsler, Daddy's girl, L'Association

 

A nous les garçons

«- Et en plus il est super intelligent. C'est important chez, un mec .
- T'as trop raison !
- En fait il l'est tellement que la plupart du temps je comprend pas ce qu'il dit.»

Avec un peu de chance, elles y auront croisé depuis longtemps l'homme de leur vie. Parler des garçons étant une activité à temps plein pour une Pauline Perrolet par exemple. Pourquoi pas ? Nine Antico aussi raconte des aventures sentimentales, mais en montrant les zones turbulentes de ses relations. Depuis Le Goût du Paradis aux traits hachurés en noir et blanc, Antico nous parle de sexualité et d'interdit. Les stars de porno disparues comme Linda Lovelace flottent toujours en arrière plan, tandis que se bousculent ses souvenirs de lycées, de bulletins scolaires, la piscine, les premiers baisers. Les filles de son dernier album, Girls don' t cry, ont grandi. Elles n'en sont plus à leur première fois. Avec leurs couleurs survitaminées, elles ne manquent ni de peps, ni de formes, ni de cervelles. Avec finesse, elles racontent par exemple la déception de se retrouver un matin dans le lit de quelqu'un qu'on a pas vraiment choisi. L’art de l'ellipse nous laisse imaginer la suite.

La veine réaliste n'est d'ailleurs pas la seule explorée par les dessinatrices : chez Marion Fayolle les hommes sont mis en pièce, livrés à son imaginaire à la fois cruel et surréaliste. 
Si les girly girls sont elles aussi rêveuses, leurs rêves sont nettement plus étriqués. Rien à voir avec ceux d'une Petula Peet dans Mambo de Claire Braud. Vivant entre une statue d'ours qui a toujours la larme à l'oeil et un tigre câlin, cette fille sensuelle et loufoque peut très bien s'éprendre d'un chauffeur de bus tout en étant amoureuse d'un cavalier, sans manquer d' accueillir chez elle un agent d'état qui ne demande qu'à l'aimer...

-  A gauche : Diglee, "True Story", sur son blog
- Nine Antico, Coney Island Baby, L'Association

 

Les filles, ça dessine au pastel ?

" - Mon cher journal, j espère juste ke ca se retrouvera pas sur youtube. "

Pourquoi perdre son temps à bien dessiner un imaginaire original ? A peine esquissé, à peine colorié, à peine scénarisé : la qualité du dessin des BD girly est bien ce qui fait le plus grincer des dents. Thomas Gabison, qui s’occupe du secteur bd d’Actes Sud, a constaté cette évolution négative : "Depuis l'arrivée des blogs, il y a 5 ou 6 ans, le media n'est pas important. Il y a un manque de respect du lecteur, comme sur Facebook. C'est de la BD pour passer le temps. Pourquoi avoir recourt à une belle image ? La pub ne créée plus d'image. Elle fait appel au revival des années 50."
De son côté, Tanxxx ne décolère pas : "Pour moi ce n’est même pas du dessin, c’est du foutage de gueule. La typo est à hurler, le trait est inexistant, les couleurs à vomir. Non pas que je sois une ayatollah du dessin virtuose, loin de là, mais dans ce dessin là, il n’y a rien. Rien, le néant. je n’ai pas trouvé ça léger et délicieusement frivole, j’ai trouvé ça horriblement bête et laid."
Non seulement les filles dessinent comme des filles, mais... elles écrivent aussi. L'écriture de la girly girl est vite identifiable : elle fait des étoiles (Bagieu) ou des coeurs (Diglee) à la place des des points sur les "i’’. Sont-elles définitivement réduite à des "Gribouillages et galipettes" comme le sous-entend la série de Fluide Glacial ?

La palette des vraies dessinatrices est pourtant large. Des traits anguleux et expressionnistes de Fanny Michaëlis qui vient de sortir Avant mon père aussi était un enfant, au crayonné tout en douceur de Gabriella Giandelli qui dans son album Intérieur, marie un trait rond à une colorisation subtile, ouatée comme la neige.


-  A gauche : Pauline Perrolet sur son blog, "Ecriture automatique"
- A droite : Fanny Michaëlis, Avant mon père aussi était un enfant, Cornélius

On n'a donné ici que quelques exemples parmi de nombreuses dessinatrices talentueuses, qui sont la preuve qu'une autre fille est possible en bande-dessinée. Il existe des filles libres chez Catel Muller, des filles pirates chez Laureline Matiussi, des filles hors norme chez Chantal Montellier, des filles roots chez Ulli Lust… Et puis évidemment, les girly girls ne sont pas toutes à mettre dans le même caddie poussé par leur éditeur. Rassurons-nous, certaines auront toujours assez de QI pour glisser au milieu de leurs albums une page traitant de la bisexualité de leur grand frère, de l'anorexie de leur petite cousine ou de la maladie d'alzheimer de leur grands-parents. Et si vous n'avez pas vu cette page, c'est peut-être… que vous n'avez pas tout lu ? C'est vrai, simplement parce qu'il y a autre chose à lire.

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Marie-Andrée de Saint-André - 20 septembre 2011

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