à l'Opéra Bastille, Paris, du 2 au 15 juillet (matinée gratuite le 14 juillet à 14h30).
Le Ballet de l'Opéra interprète la pièce du chorégraphe britannique Wayne McGregor, L'Anatomie de la sensation, pour Francis Bacon, écrite spécialement pour la compagnie. Un défi physique qui manque de chair, à rebours de l'œuvre du peintre.
Le geek de la danse
A 41 ans, celui-ci fait danser sa troupe Random Dance dans le monde entier, et reçoit des commandes un peu partout, de l'Australian Ballet au San Francisco Ballet en passant par la Scala de Milan, mais ne fait pas pour autant l'unanimité chez les amateurs de danse contemporaine. Touche-à-tout, McGregor a tâté du cinéma, en réalisant les chorégraphies de Harry Potter et la Coupe de feu, des arts plastiques, grâce à des installations spécifiques exposées notamment au Centre Pompidou, mais aussi des nouvelles technologies. Chercheur attaché au Département de neurosciences de l'université de Cambridge, il a planché sur les « relations entre corps et cerveau dans le processus créatif de la danse », étudié le concept de « cognition distributive » (en gros, comment plusieurs personnes peuvent partager une même pensée), raccordé des membres mécaniques aux bras de ses danseurs, développé des pièces sur Internet... Bref, Wayne McGregor est une sorte de geek de la danse, qui comme nombre de ses collègues réfléchit autant au pourquoi qu'au comment du geste.
Tout cela fait-il un bon chorégraphe ? (le lecteur est prié d'oublier la pitoyable prestation de Thom Yorke dans le clip de Lotus Flower de Radiohead, « chorégraphiée » par McGregor...). La question surgit au sortir de la pièce L'Anatomie de la sensation, pour Francis Bacon, créée pour le Ballet de l'Opéra, sur une musique assez lourdingue de Mark Anthony Turnage, Blood on the Floor, directement inspirée du peintre anglais et heureusement électrisée ça et là par la présence de musiciens jazz rock — notamment du batteur Peter Erskine, membre historique de Weather Report.
Manque de chair
Découpée en neuf tableaux, l'œuvre est une série de mouvements fouettés, saccadés, de sauts et d'attitudes souvent exécutés en duos d'amants-lutteurs. D'une grande vivacité, la danse de Wayne McGregor roule dans les corps, fait vriller les reins, ondule les torses, déboîte les épaules. On se cherche, on court, on se toise, on s'attire puis on se rejette. D'une sensualité qui rappelle celle de la mante religieuse guettant sa proie, L'Anatomie de la sensation ne fait pas dans la douceur, frôlant souvent la vulgarité, et l'homosexualité est évoquée de manière parfois peu subtile.
Quid de Francis Bacon dans tout ça ? Au fil des pirouettes et des déhanchements endiablés, on finit assez rapidement par oublier la référence au peintre des corps torturés et du sexe triste. Wayne McGregor a-t-il voulu rappeler par ces mouvements rapides la manière dont Bacon, à la suite de Picasso pour lequel il avait une admiration sans bornes, donnait l'impression de voir les figures tourner sur elles-mêmes, s'effaçant dans leur propre instabilité ? Fluctuante, mais pas toujours fluide, la danse de McGregor, passionné de cybernétique, manque d'humanité et de chair, qualités qui font de Bacon un artiste incomparable de la sensation.

L'Anatomie de la sensation, pour Francis Bacon, de Wayne McGregor, à l'Opéra Bastille, Paris, du 2 au 15 juillet (matinée gratuite le 14 juillet à 14h30).
www.operadeparis.fr
Légendes des illustrations :
L'Anatomie de la Sensation. Chorégraphie : Wayne McGregor. Photo Anne Deniau / Opéra national de Paris
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