au Musée d'Art contemporain de Lyon, du 24 février au 31 juillet 2011
Cette année, plusieurs manifestations concourent pour se faire l'écho du formidable foyer de création qu'est l'Inde actuelle. Avant le Centre Pompidou au mois de mai, qui mettra en vis-à-vis artistes français et indiens, le Musée d'art contemporain de Lyon accueille l'exposition itinérante Indian Highway, qui permet une première approche de l'art contemporain indien. Analyse.
« India is the new China »... Alors que le tournant des années 2000 a vu la fracassante entrée en scène des artistes chinois dans le contexte global de l'art contemporain, avec notamment d'impressionnants records de vente, c'est aujourd'hui au tour de l'Inde, nouvelle puissance économique de plus d'un milliard d'habitants, de révéler au monde un important contingent d'artistes. Exposés depuis plusieurs années un peu partout dans le monde, ils restent pourtant peu reconnus sur leur propre territoire. Cependant, plusieurs événements laissent penser que l'Inde commence à s'intéresser de près à ses artistes : ainsi a eu lieu au mois de janvier le 3e Indian Art Summit, toute jeune foire d'art contemporain de New Delhi, tandis que l'an prochain la ville de Kochi, dans le Kerala, accueillera sa première Biennale.
Quel est le contexte ? Sur le plan politique tout d'abord, l'Inde est un régime moins autoritaire que la Chine, mais la censure et la répression y sont toujours exercés. Par ailleurs, l'art contemporain, jugé élitiste, ne reçoit quasiment aucun soutien gouvernemental — ainsi l'Inde a-t-elle longtemps refusé le pavillon que lui proposait la Biennale de Venise, avant de l'accepter cette année —, et ne survit que grâce à des initiatives privées de mécènes ou de galeries.
« Tenir bon face aux idéologies oppressives »
Dans le catalogue de l'exposition Indian Highway IV, la critique d'art Geeta Kapur souligne que l'artiste indien devant « tenir bon face aux idéologies oppressives » tout en maintenant le respect des castes, « le langage de l'art est aiguisé », ramené souvent à petite échelle et débordant dans le quotidien, la ville, ou le corps même de l'artiste. Ainsi l'art contemporain indien, underground par son mode de diffusion a minima, mais destiné à un public large (pas nécessairement celui des musées et des galeries), adopte fréquemment des pratiques nomades, participatives, diluées dans l'espace public.
Aussi, comme le note le curateur indien Ranjit Hoskote, l'action bien souvent prime sur le résultat de l'œuvre. Autres caractéristiques générales relevées par l'auteur dans le catalogue : une volonté des artistes de se rassembler en collectifs pour faire face à la censure et la constitution d'ateliers employant de nombreux assistants ; l'abandon du modèle colonial et le rejet progressif de l'art moderne occidental ; le recours récurrent aux nouvelles technologies (moteur de l'économie indienne) ; l'importance de l'inspiration autobiographique et la déconstruction de l'identité indienne ; la réflexion autour de deux pôles antagonistes, le local et le global, qui structurent la vie de tous les jours, ou encore l'affrontement de la terreur politique et des dégâts écologiques... Autant d'éléments qui permettent de cerner un contexte de création, mais ne sauraient définir un art indien univoque.
Indian Highway, l'Inde en marche
Engagée dans une itinérance de près de cinq ans, qui l'aura menée de Londres à Delhi, en passant par São Paulo, Rome, Moscou, Singapour, etc., l'exposition Indian Highway, initiée par trois curateurs défricheurs, Julia Peyton-Jones et Hans Ulrich Obrist, de la Serpentine Gallery de Londres, et Gunnar B. Kvaran, de l'Astrup Fearnley Museum of Modern Art d'Oslo, a été conçue comme une « road exhibition ». Prenant pour modèle les flux migratoires et niant la notion d'« exotisme » tout comme celle d'autorité sélective, l'exposition refuse de donner une définition de l'art indien, réalité bien trop fluctuante. Rassemblement d'œuvres non fixe, elle inclut une trentaine d'artistes et des centaines d'œuvres, qui à chaque étape varient selon les choix de l'institution d'accueil.
Une réalité polymorphe
Au Musée d'Art contemporain de Lyon, la sélection présentée sur deux étages entiers donne la sensation d'une grande diversité, à la fois dans l'inspiration et dans les médiums. A savourer, le mélange de minimalisme et de sensualité de Hemali Bhuta, jeune artiste de Mumbai qui souligne les angles des cimaises avec du sable ou les poinçonne subtilement, et diffuse dans l'atmosphère une odeur entêtante, grâce à son installation touffue d'encens mêlés (Growing, 2009). Dans le registre de la contamination, Sumakshi Singh réalise sur le lieu d'exposition des micro-interventions, excroissances de champigons, ou trouées dans les murs. Artiste reconnue sur la scène internationale, Shilpa Gupta plante un essaim de micros (I Keep Falling at You, 2010), émettant les sons de la rue indienne, auquel fait écho, un peu plus loin, l'installation sonore de Bose Krishnamachari (figure importante de l'art, il est commissaire de la prochaine Biennale de Kochi), juxtaposition de « boîtes à déjeuner » (transportées chaque jour d'un bout à l'autre de la ville, entre cuisines et bureaux), dans lesquelles sont présentées des vidéos où sont interviewés quelques uns des 20 millions d'habitants de Mumbai.
L'Inde en tant que réalité multiple est illustrée par les images d'archives d'Ayisha Abraham (You Are Here, 2008), les photographies de Ravi Agarwal, dénonçant les désastres écologiques (notammant la série Alien Waters, 2004-2006), l'accumulation de débris métalliques, par Hema Upadhyay, reproduisant la prolifération urbaine (8 Feet x 12 Feet, 2009), ou les portraits, déployés par N. S. Harsha sur une toile de dix mètres de large (Come Give Us a Speech, 2008), exécutés à la manière des anciennes miniatures indiennes. Quant au collectif Raqs Media Collective, il crée une expo dans l'expo, avec l'installation Steps Away From Oblivion (2008), qui rassemble des vidéos d'artistes divers.
Autobiographies
Un certain nombre d'artistes mêlent autobiographie et symboles « typiques » de l'Inde. Bien connu en France, Subodh Gupta réalise un mur entier d'ustensiles de cuisine en inox, objets caractéristiques de la vie quotidienne (Take Off Your Shoes and Wash Your Hands, 2007), et Bharti Kher utilise le bindi (ornement de front des Hindous, devenu accessoire de mode), qu'elle appose sur ses peintures et sculptures, notamment un gigantesque cœur (An Absence of Assignable Cause, 2007).
La performance est également présente, avec la vidéo d'Abhishek Hazra, dans laquelle l'artiste adapte son rire au rythme d'une courbe sinusoïdale (Laughing in a Sine Curve, 2008), le dessin de Nikhil Chopra, résultat d'une performance lors de laquelle il incarne un paysage imaginaire, ou encore Kiran Subbaiah, auteur de la vidéo Suicide Note (2006), dans laquelle il tente à plusieurs reprises de se supprimer en tant qu'artiste.
Multiple, polymorphe, décomplexé, l'art indien surprend par son infinie variété et la grande liberté de ses créateurs, même si on a le sentiment que l'exposition Indian Highway n'est que la partie émergée de l'iceberg...

Indian Highway IV, au Musée d'Art contemporain de Lyon, du 24 février au 31 juillet 2011.
www.mac-lyon.com
Précédemment présentée à la Serpentine Gallery de Londres, à l'Astrup Fearnley Museum of Modern Art d'Oslo et au Heart, Herning Museum of Contemporary Art, Danemark, l'exposition voyage ensuite au MAXXI de Rome, puis à Moscou, Singapour, Hong Kong, São Paulo et Delhi.
Catalogue de l'exposition, co-édition MAC Lyon/Koenig Books, 320 pages, 38 euros.
Illustrations :
. Bharti Kher, An Absence of Assignable Cause, 2007. Courtesy de l'artiste et Hauser & Wirth, Zürich et Londres
. Hemali Bhuta, Growing, 2009/2011. Courtesy Project 88, Bombay. Vue de l'exposition Indian Highway IV au Musée d’art contemporain de Lyon © Blaise Adilon
. Ravi Agarwal, The Shroud, 2007. Courtesy de l'artiste
. Amar Kanwar, The Lightning Testimonies, 2007. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris / New York. Vue de l'exposition Indian Highway IV au Musée d’art contemporain de Lyon © Blaise Adilon
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