au musée du Luxembourg, Paris, du 9 février au 23 mai 2011.
Dans une scénographie austère, le musée du Luxembourg assume une réouverture sans fanfare ni trompettes, avec une exposition consacrée au peintre Lucas Cranach (1472-1553) et à ses confrères de la Renaissance allemande. La radicalité de cette peinture du Nord, tentée par la volupté italienne, n'en est que plus flagrante.
Sous tutelle du Sénat, le musée du Luxembourg vient de changer de manager : c'est désormais la Réunion des Musées nationaux (RMN), établissement public industriel et commercial qui organise notamment les expositions du Grand Palais, qui a la charge de faire tourner la boutique. Si le projet a convaincu les sénateurs en raison d'une volonté de « démocratisation de l'art » (horaires élargis, tarifs « limités », médiation auprès des jeunes, etc.), il est cependant nécessaire de faire du chiffre.
Douceur aigre
Une exposition Cranach et son temps (précédemment présentée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles) devrait attirer un large public, toujours avide de (re)découvertes. Le parti pris muséographique, assez austère — des parois de bois sombre dans lesquelles les tableaux paraissent d'autant plus lumineux — évoque celui des cabinets de curiosité, et la proximité que ce type d'œuvres demande.
Car c'est de très près qu'il faut contempler ces panneaux peints de Cranach, ces gravures précises de Dürer, ces portraits vaporeux de Metsys. C'est dans leurs détails, confinant parfois à la folie du trait, où fourmillent les formes contenues les unes dans les autres et dont l'œil doit reconstituer les contours, qu'il faut apprécier ces chefs-d'œuvres des peintres allemands du XVIe siècle. Ont été injustement relégués au second plan, derrière leurs contemporains italiens ou flamands, la sensualité sèche des nus de Cranach, ce style pointu que Dürer mène à la perfection dans l'extrême infini des plis des robes, dont les circonvolutions ont déjà quelque chose de baroque, et la douceur aigre des visages aigus, sculptés par une multitude de touches de couleur (ainsi dans cette fantastique Etude pour une Sainte Vierge de Dürer conservée à la BnF).
La moralité du nu
Ami de Martin Luther et proche de la Réforme, qui condamne les images religieuses, Lucas Cranach n'en continue pas moins à peindre, notamment les portraits des partisans de Luther. Mais sa peinture se teinte alors de morale. Ainsi lorsqu'il réalise une série consacrée au suicide de Lucrèce, violée par le fils du roi Tarquin (dont la légende raconte que cela mena Rome à la République), c'est pour célébrer l'héroïne vertueuse. Mais c'est aussi un prétexte à peindre un nu, quasi abstrait par l'absence de relief du corps, mis en valeur par une riche fourrure qui l'entoure comme une mandorle, image métonymique de la féminité. Et quand Cranach peint une Nymphe à la source, le corps offert à la contemplation, il met en garde le spectateur par un épigramme latin qui dit « Ne pas déranger ».
Contrairement à ce que l'on en a souvent dit, la peinture de la Renaissance allemande n'est pas austère. Les nus de Dürer, notamment ses Adam et Eve sont, par comparaison avec ceux de Cranach, plus musculeux, plus « grecs » par leur référence à l'esthétique antique, importée du voyage en Italie du peintre. Cranach aime à peindre le luxe des vêtements féminins, à révéler sur un corps blême la somptuosité des bijoux (ainsi dans l'Allégorie de la Justice, nu cerné de noir, peint en creux et recouvert d'un voile transparent). Le tableau Hercule chez Omphale, conservé à la Fondation Bemberg de Toulouse, est une riante variation sur la vanité féminine, tandis que dans les très étonnants Amants mal assortis de Budapest, une jeune fille porte sa main dans le pantalon d'un vieillard, et garde l'autre non loin d'une bourse d'argent. Thème fréquent à une époque où la peinture était destinée autant au plaisir des yeux qu'à l'édification du spectateur.
Cranach et son temps, au musée du Luxembourg, Paris, du 9 février au 23 mai 2011.
www.museeduluxembourg.fr
Légendes des illustrations :
. Lucas Cranach l'Ancien, Hercule chez Omphale (détail), 1537, Toulouse, Fondation Bemberg
. Lucas Cranach l'Ancien, Autoportrait, 1531, Burgen, Schlösser Altertümer © GDKE Rheinland-Pfalz
. Lucas Cranach l'Ancien, Lucrèce, 1510-1513, collection privé
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